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*Titre : *A la recherche du temps perdu. T. 4 / Marcel Proust

*Auteur : *Proust, Marcel (1871-1922)

*Éditeur : *Gallimard (Paris)

*Date d'édition : *1946-1947

*Type : *monographie imprimée

*Langue : * Français

*Format : *15 vol. ; 19 cm

*Format : *application/pdf

*Droits : *domaine public

*Identifiant : * ark:/12148/bpt6k208365g </ark:/12148/bpt6k208365g>

*Source : *Bibliothèque nationale de France

*Relation : *Notice d'ensemble :
http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb39107365w

*Relation : * http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb39107365w

*Provenance : *bnf.fr

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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU
IV

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS
(DEUXIÈME PARTIE)

nrf

«AlilillHARD
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Il a été tiré de la présente édition deux mille deux
cents exemplaires reliés d'après la maquette de Mario
Prassinos, dont deux mille cent exemplaires numérotés
de i à 2100 et cent exemplaires hors commerce de
2101 à 2200.

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
réservés pour tous pays, y compris la Russie,
Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1919.
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A L'OMBRE

DES JEUNES FILLES
EN FLEURS
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ŒUVRES DE MARCEL PROUST

JVf

A LA RECHEROHE D U TEMPS PERDU
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (2 vol.).

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (3 vol.).
LE CÔTÉ DE GUERMANTES (3 Vol.).

SODOME ET GOMORRHE (2 VOL).

LA PRISONNIÈRE (2 Vol.).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ (ï Vol.).

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N. R. F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN

(édition illustrée par Laprade).

Collection in-8 «A la Gerbe» »
ŒUVRES COMPLÈTES (18 vol.).
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CEPENDANT Mme Bontemps, qui avait dit cent
) fois qu'elle ne voulait pas aller chez les Ver-
durin, ravie d'être invitée aux mercredis,
était en train de calculer comment elle pourrait s'y
rendre le plus de fois possible. Elle ignorait que
Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât aucun;
d'autre part, elle était de ces personnes peu récrier-
chées, qui quand elles sont conviées à des « séries »
par une maîtresse de maison, ne vont pas chez
elle, comme ceux qui savent toujours faire plaisir,
quand ils ont un moment et le désir de sortir
elles, au contraire, se privent par exemple de la
première soirée et de la troisième, s'imaginant que
leur absence sera remarquée, et se réservent pour
la deuxième et la quatrième; à moins que, leurs infor-
mations leur ayant appris que la troisième sera parti-
culièrement brillante, elles ne suivent un ordre inverse,
alléguant que « malheureusement la dernière fois elles
n'étaient pas libres ». Telle Mme Bontemps supputait
combien il pouvait y avoir encore de mercredis avant
Pâques et de quelle façon elle arriverait à en avoir un de
plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle comptait
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S A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir, pour
lui donner quelques indications. « Oh Mme Bon-
temps, je vois que vous vous levez, c'est très mal de
donner ainsi le signal de la fuite. Vous me devez une
compensation pour n'être pas venue jeudi dernier.
Allons, rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout
de même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment
vous ne vous laissez pas tenter ? ajoutait Mme Swann
et tout en tendant une assiette de gâteaux: Vous
savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en,
vous m'en direz des nouvelles. Au contraire, ça
a l'air délicieux, répondait Mme Cottard, chez vous,
Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
n'ai pas besoin de vous demander la marque de
fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez
Rebattet. Je dois dire que je suis plus éclectique. Pour
les petits fours, pour toutes les friandises, je m'adresse
souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne
savent pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet pour
tout ce qui est glace bavaroise, ou sorbet, c'est le
grand art. Comme dirait mon mari, le nec Plus ultra.
Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment
non ? Je ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bon-
temps, mais je me rassieds un instant, vous savez,
moi j'adore causer avec une femme intelligente comme
vous. Vous allez me trouver indiscrète, Odette,
mais j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau
qu'avait Mme Trombert. Je sais bien que la mode est
aux grands chapeaux. Tout de même n'y a-t-il pas
un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel
elle est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle
portait tantôt était microscopique. Mais non, je
ne suis pas intelligente, disait Odette, pensant que
cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui
croit tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour
un rien. » Et elle insinuait qu'elle avait, au commence-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 9

ment, beaucoup souffert d'avoir épousé un homme
comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
trompait. Cependant le prince d'Agrigente ayant
entendu les mots « Je ne suis pas intelligente », trou-
vait de son devoir de protester, mais il n'avait pas
d'esprit de repartie. «Taratata, s'écriait Mme Bon-
temps, vous, pas intelligente 1 En effet je me disais:
« Qu'est-ce que j'entends ? » disait le prince en saisis-
sant cette perche. Il faut que mes oreilles m'aient
trompé. Mais non, je vous assure, disait Odette, je
suis au fond une petite bourgeoise très choquable,
pleine de préjugés, vivant dans son trou, surtout très
ignorante. » Et pour demander des nouvelles du baron
de Charlus: «Avez-vous vu cher baronet? lui disait-elle.
Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps Hé bien
alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel,
toutes ces femmes d'Excellences, qui ne savent parler
que de chiffons Tenez, madame, pas plus tard
qu'il y a huit jours je mets sur Lohengrin la minis-
tresse de l'Instruction publique. Elle me répond:
« Lohengrin ? Ah oui, la dernière revue des Folies-
Bergère, il paraît que c'est tordant. » Hé bien, ma-
dame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend des
choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie
de la gifler. Parce que j'ai mon petit caractère, vous
savez. Voyons, monsieur, disait-elle en se tournant
vers moi, est-ce que je n'ai pas raison ? Écoutez,
disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en
blanc, sans être prévenue. J'en sais quelque chose car
Mme Verdurin a l'habitude de nous mettre ainsi le
couteau sur la gorge. A propos de Mme Verdurin,
demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous
qui il y aura mercredi chez elle ?. Ah je me rappelle
maintenant que nous avons accepté une invitation
pour mercredi prochain. Vous ne voulez pas dîner de
mercredi en huit avec nous ? Nous irons ensemble chez
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10 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Mme Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne
sais pas pourquoi cette grande femme m'a toujours
fait peur. Je vais vous le dire, répondait Mme Cot-
tard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin, c'est son
organe. Que voulez-vous ? tout le monde n'a pas un
aussi joli organe que Mme Swann. Mais le temps de
prendre langue, comme dit la Patronne, et la glace
sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est très
accueillante. Mais je comprends très bien votre sen-
sation, ce n'est jamais agréable de se trouver la pre-
mière fois en pays perdu. Vous pourriez aussi dîner
avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann. Après
dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Ver-
durin et même si ce devait avoir pour effet que la
Patronne me fasse les gros yeux et ne m'invite plus,
une fois chez elle nous resterons tous les trois à causer
entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
plus. » Mais cette affirmation ne devait pas être très
véridique car Mme Bontemps demandait: « Qui pen-
sez-vous qu'il y aura de mercredi en huit ? Qu'est-ce
qui se passera ? Il n'y aura pas trop de monde, au
moins ? Moi, je n'irai certainement pas, disait
Odette. Nous ne ferons qu'une petite apparition au
mercredi final. Si cela vous est égal d'attendre jusque-
là. » Mais Mme Bontemps ne semblait pas séduite par
cette proposition d'ajournement.

Bien que les mérites spirituels d'un salon et son
élégance soient généralement en rapports inverses
plutôt que directs, il faut croire, puisque Swann trou-
vait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins
difficiles sur ceux avec qui ils sont résignés à se plaire,
moins difficiles sur leur esprit comme sur le reste. Et
si cela est vrai, les hommes doivent, comme les peuples,
voir leur culture et même leur langage disparaître
avec leur indépendance. Un des effets de cette indul-
gence est d'aggraver la tendance qu'à partir d'un cer-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 11

tain âge on a à trouver agréables les paroles qui sont
un hommage à notre propre tour d'esprit, à nos pen-
chants, un encouragement à nous y livrer; cet âge-là
est celui où un grand artiste préfère à la société de
génies originaux celle d'élèves qui n'ont en commun
avec lui que la lettre de sa doctrine et par qui il est en-
censé, écouté; où un homme ou une femme remarqua-
bles qui vivent pour un amour trouveront la plus intel-
ligente dans une réunion la personne peut-être infé-
rieure, mais dont une phrase aura montré qu'elle sait
comprendre et approuver ce qu'est une existence
vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé agréable-
ment la tendance voluptueuse de l'amant ou de la
maîtresse; c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il
était devenu le mari d'Odette, se plaisait à entendre
dire à Mme Bontemps que c'est ridicule de ne recevoir
que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une
bonne femme, très spirituelle et qui n'était pas snob)
et à lui raconter des histoires qui la faisaient « tordre »,
parce qu'elle ne les connaissait pas et que d'ailleurs
elle « saisissait vite, aimant à flatter et à s'amuser.
« Alors le docteur ne raffole pas, comme vous, des
fleurs ? demandait Mme Swann à Mmc Cottard.
Oh vous savez que mon mari est un sage il est modéré
en toutes choses. Si, pourtant, il a une passion. »
L'oeil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
« Laquelle, madame ? » demandait Mme Bontemps.
Avec simplicité, Mme Cottard répondait « La lec-
ture. Oh c'est une passion de tout repos chez un
mari s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
satanique. Quand le docteur est dans un livre, vous
savez Hé bien, madame, cela ne doit pas vous
effrayer beaucoup. Mais si pour sa vue. Je
vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai au
premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient
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22 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

d'acheter Mme Verdurin sera éclairé à l'électricité ?
Je ne le tiens pas de ma petite police particulière, mais
d'une autre source: c'est l'électricien lui-même, Mildé,
qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs
Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes élec-
triques avec un abat-jour qui tamisera la lumière.
C'est évidemment un luxe charmant. D'ailleurs nos
contemporaines veulent absolument du nouveau,
n'en fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de
mes amies qui a le téléphone posé chez elle Elle peut
faire une commande à un fournisseur sans sortir de
son appartement J'avoue que j'ai platement intrigué
pour la avoir la permission de venir un jour pour parler
devant l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt
chez une amie que chez moi. Il me semble que je
n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile. Le pre-
mier amusement passé, cela doit être un vrai casse-
tête. Allons, Odette, je me sauve, ne retenez plus
Mme Bontemps puisqu'elle se charge de moi, il faut
absolument que je m'arrache, vous me faites faire du
joli, je vais être rentrée après mon mari »

Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir
goûté à ces plaisirs de l'hiver, desquels les chrysan-
thèmes m'avaient semblé être l'enveloppe éclatante.
Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant Mme
Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque
chose. Elle laissait des domestiques emporter le thé
comme elle aurait annoncé: « On ferme » Et elle
finissait par me dire: « Alors, vraiment, vous partez ?
Hé bien, good bye » Je sentais que j'aurais pu rester
sans rencontrer ces plaisirs inconnus, et que ma tris-
tesse n'était pas seule à m'avoir privé d'eux. Ne se
trouvaient-ils donc pas situés sur cette route battue
des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse
inconnu de moi et par où il eût fallu bifurquer ?
Du moins le but de ma visite était atteint, Gilberte
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 13

saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé
de le répéter Mme Cottard, fait d'emblée, de prime
abord, la conquête de Mme Verdurin. « Il faut, m'avait
dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais vue faire
« autant de frais », que vous ayez ensemble des atomes
crochus. Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je
n'avais pas cette incapacité de vivre sans que nous nous
vissions que je croyais à la base de l'ennui qu'elle
avait éprouvé ces derniers temps auprès de moi.
J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me
trouver avec Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais
décidé pour toujours de ne plus la voir. Et la lettre
que j'allais envoyer à Gilberte. serait conçue dans le
même sens. Seulement à moi-même pour me donner
courage je ne me proposais qu'un suprême et court
effort de peu de jours. Je me disais: « C'est le dernier
rendez-vous d'elle que je refuse, j'accepterai le pro-
chain. » Pour me rendre la séparation moins difficile
à réaliser, je ne me la représentais pas comme défini-
tive. Mais je sentais bien qu'elle le serait.

Le Ier janvier me fut particulièrement douloureux
cette année-là. Tout l'est sans doute, qui fait date et
anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c'est
par exemple d'avoir perdu un être cher, la souffrance
consiste seulement dans une comparaison plus vive
avec le passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir
informulé que Gilberte, ayant voulu me laisser l'ini-
tiative des premiers pas et constatant que je ne les
avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du
Ier janvier pour m'écrire: « Enfin, qu'y a-t-il ? je suis
folle de vous, venez que nous nous expliquions fran-
chement, je ne peux pas vivre sans vous voir. » Dès
les derniers jours de l'année cette lettre me parut pro-
bable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que
nous la croyions telle, le désir, le besoin que nous en
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14 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

avons suffit. Le soldat est persuadé qu'un certain
délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant
qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris, les
hommes en général avant qu'ils aient à mourir.
C'est là l'amulette qui préserve les individus et
parfois les peuples non du danger mais de la peur
du danger, en réalité de la croyance au danger, ce
qui dans certains cas permet de le braver sans qu'il
soit besoin d'être brave. Une confiance de ce genre, et
aussi peu fondée, soutient l'amoureux qui compte sur
une réconciliation, sur une lettre. Pour que je n'eusse
pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de
la souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à
celle qu'on aime encore, on lui prête une série de pen-
sées fussent-elles d'indifférence une intention
de les manifester, une complication de vie intérieure,
où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au
contraire ce qui se passait en Gilberte, il eût fallu que
je pusse tout simplement anticiper dès ce Ier janvier-là
ce que j'eusse ressenti celui d'une des années suivantes,
et où l'attention, ou le silence, ou la tendresse, ou la
froideur de Gilberte eussent passé à peu près inaperçus
à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu
songer à chercher la solution de problèmes qui auraient
cessé de se poser pour moi. Quand on aime, l'amour
est trop grand pour pouvoir être contenu tout entier
en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre
en elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers
son point de départ et c'est ce choc en retour de notre
propre tendresse que nous appelons les sentiments
de l'autre et qui nous charme plus qu'à l'aller, parce
que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
Ier janvier sonna toutes les heures sans qu'arrivât
cette lettre de Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-
unes de vœux tardifs ou retardés par l'encombrement
des courriers de ces dates-là, le 3 et le 4 janvier, j'espé-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 15

rais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à
ce qu'ayant été moins sincère que je ne l'avais cru
quand j'avais renoncé à Gilberte, j'avais gardé cet
espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année. Et le
voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me
précautionner d'un autre, je souffrais comme un
malade qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir
sous la main une seconde. Mais peut-être en moi
et ces deux explications ne s'excluent pas car un
seul sentiment est quelquefois fait de contraires
l'espérance que j'avais de recevoir enfin une lettre,
avait-elle rapproché de moi l'image de Gilberte, recréé
les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autre-
fois. La possibilité immédiate d'une réconciliation
avait supprimé cette chose de l'énormité de laquelle
nous ne nous rendons pas compte: la résignation.
Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui
leur assurent qu'ils seront à peu près calmés en res-
tant au lit sans recevoir de lettres, sans lire de jour-
naux. Ils se figurent que ce régime ne fera qu'exas-
pérer leur nervosité. De même les amoureux, le consi-
dérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas com-
mencé de l'expérimenter, ne peuvent croire à la puis-
sance bienfaisante du renoncement.

A cause de la violence de mes battements de coeur
on me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je
me demandai si ce n'était pas un peu à elle qu'était
due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais
attribuée chaque fois qu'elle se renouvelait à la souf-
france de ne plus voir mon amie, ou de risquer de ne la
voir qu'en proie à la même mauvaise humeur. Mais si ce
médicament avait été à l'origine des souffrances que
mon imagination eût alors faussement interprétées
(ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, les plus cruelles
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16 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

peines morales ayant souvent pour cause chez les
amants l'habitude physique de la femme avec qui ils
vivent), c'était à la façon du philtre qui longtemps
après avoir été absorbé continue à lier Tristan à
Yseult. Car llamélioration physique que la diminution
de la caféine amena presque immédiatement chez moi
n'arrêta pas l'évolution de chagrin que l'absorption
du toxique avait peut-être sinon créé, du moins su
rendre plus aigu.

Seulement, quand le milieu du mois de janvier
approcha, une fois déçues mes espérances d'une lettre
pour le jour de l'an et la douleur supplémentaire qui
avait accompagné leur déception une fois calmée,
ce fut mon chagrin d'avant « les Fêtes qui recom-
mença. Ce qu'il y avait peut-être encore en lui de plus
cruel, c'est que j'en fusse moi-même l'artisan incon-
scient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte,
c'est moi qui travaillais à les rendre impossibles en
créant peu à peu, par la séparation prolongée d'avec
mon amie, non pas son indifférence, mais ce qui revien-
drait finalement au même, la mienne. C'était à un
long et cruel suicide du moi qui en moi-même aimait
Gilberte que je m'acharnais avec continuité, avec la
clairvoyance non seulement de ce que je faisais dans
le présent, mais de ce qui en résulterait pour l'avenir;
je savais non pas seulement que dans un certain temps
je n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle même
le regretterait, et que les tentatives qu'elle ferait
alors pour me voir seraient aussi vaines que celles
d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais trop
mais parce que j'aimerais certainement une autre
femme que je resterais à désirer, à attendre, pendant
des heures dont je n'oserais pas distraire une parcelle
pour Gilberte qui ne me serait plus rien. Et sans
doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu
à ne plus la voir, à moins d'une demande formelle
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 17

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 2

d'explications, d'une complète déclaration d'amour
de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune chance
de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais
davantage, je sentais tout ce qu'elle était pour moi,
mieux que l'année précédente, quand passant tous
mes après-midi avec elle, selon que je voulais, je
croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute
en ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les
mêmes sentiments pour une autre m'était odieuse, car
cette idée m'enlevait, outre Gilberte, mon amour et
ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleu-
rant j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte,
et desquels il me fallait reconnaître qu'ils ne lui appar-
tenaient pas spécialement et seraient, tôt ou tard, le
lot de telle ou telle femme. De sorte c'était du moins
alors ma manière de penser qu'on est toujours
détaché des êtres; quand on aime, on sent que cet
amour ne porte pas leur nom, pourra dans l'avenir
renaître, aurait pu, même dans le passé, naître pour
une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son
parti de ce qu'il y a de contradictoire dans l'amour,
c'est que cet amour dont on parle à son aise, on ne
l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la con-
naissance en ces matières étant intermittente et ne
survivant pas à la présence effective du sentiment.
Cet avenir où je n'aimerais plus Gilberte et que ma
souffrance m'aidait à deviner sans que mon imagina-
tion pût encore se le représenter clairement, certes il
eût été temps encore d'avertir Gilberte qu'il se forme-
rait peu à peu, que sa venue était sinon imminente, du
moins inéluctable, si elle-même, Gilberte, ne venait
pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je
pas sur le point d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte:
« Prenez garde, j'en ai pris la résolution, la démarche
que je fais est une démarche suprême. Je vous vois
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18 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.»
A quoi bon ? De quel droit eussé-je reproché à Gil-
berte une indifférence que, sans me croire coupable
pour cela, je manifestais à tout ce qui n'était pas elle ?
La dernière fois A moi, cela me paraissait quelque
chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle
cela lui eût fait sans doute autant d'impression que
ces lettres où des amis demandent à nous faire une
visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refu-
sons parce que nous avons des plaisirs devant nous.
Le temps dont nous disposons chaque jour est élas-
tique les passions que nous ressentons le dilatent,
celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude
le remplit.

D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle
ne m'aurait pas entendu. Nous nous imaginons tou-
jours, quand nous parlons, que ce sont nos oreilles,
notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles
avaient eu à traverser le rideau mouvant d'une cata-
racte avant d'arriver à mon amie, méconnaissables,
rendant un son ridicule, n'ayant plus. aucune espèce
de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye
pas son chemin directement, n'est pas douée d'une
évidence irrésistible. Il faut qu'assez de temps passe
pour qu'une vérité de même ordre ait pu se former en
eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
raisonnements et toutes les preuves, tenait le secta-
teur de la doctrine opposée pour un traître, partage
lui-même la conviction détestée à laquelle celui qui
cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
Alors le chef-d'œuvre qui pour les admirateurs qui le
lisaient haut semblait montrer en soi les preuves de
son excellence et n'offrait à ceux qui écoutaient qu'une
image insane ou médiocre, sera par eux proclamé chef-
d'œuvre trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 19

Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse,
ne peuvent être brisées du dehors par celui qu'elles
désespèrent; et c'est quand il ne se souciera plus d'elles
que, tout à coup, par l'effet du travail venu d'un autre
côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait pas,
ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont
sans utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon
indifférence future et le moyen de la prévenir, elle
aurait induit de cette démarche que mon amour pour
elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en
eût été augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est
cet amour qui m'aidait, par les états d'esprit dispa-
rates qu'il faisait se succéder en moi, à prévoir, mieux
qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un tel avertis-
sement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de
vive voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé,
me la rendant ainsi, il est vrai, moins indispensable,
mais aussi ayant pu lui prouver qu'elle ne me l'était
pas. Malheureusement, certaines personnes bien ou
mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon
qui dut lui laisser croire qu'elles le faisaient à ma
prière. Chaque fois que j'appris ainsi que Cottard,
ma mère elle-même, et jusqu'à M. de Norpois avaient,
par de maladroites paroles, rendu inutile tout le sacri-
fice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat
de ma réserve en me donnant faussement l'air d'en
être sorti, j'avais un double ennui. D'abord je ne pou-
vais plus faire dater que de ce jour-là ma pénible et
fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon
insu interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais,
de plus, j'eusse eu moins de plaisir à voir Gilberte qui
me croyait maintenant non plus dignement résigné,
mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces
vains bavardages de gens qui souvent, sans même
l'intention de nuire ou de rendre service, pour rien,
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20 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pour parler, quelquefois parce que nous n'avons pas
pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont
indiscrets (comme nous), nous causent, à point nommé,
tant de mal. Il est vrai que dans la funeste besogne
accomplie pour la destruction de notre amour, ils sont
loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
pour habitude, l'une par excès de bonté et l'autre de
méchanceté, de tout défaire au moment que tout allait
s'arranger. Mais ces deux personnes-là nous ne leur
en voulons pas comme aux inopportuns Cottard, car
la dernière, c'est la personne que nous aimons, et la
première, c'est nous-même.

Cependant, comme presque chaque fois que j'allais
la voir, Mme Swann m'invitait à venir goûter avec sa
fille et me disait de répondre directement à celle-ci,
j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette correspon-
dance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu,
me semblait-il, la persuader, je cherchais seulement
à frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes
pleurs. Car le regret comme le désir ne cherche pas à
s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
d'aimer, on passe le temps non à savoir ce qu'est son
amour, mais à préparer les possibilités des rendez-vous
du lendemain. Quand on renonce, on cherche non à
connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui
le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre.
On dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et
que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour
soi-même. J'écrivais: « J'avais cru que ce ne serait
pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si difficile. »
Je disais aussi « Je ne vous verrai probablement plus »,
je le disais en continuant à me garder d'une froideur
qu'elle eût pu croire affectée, et ces mots, en les écri-
vant, me faisaient pleurer, parce que je sentais qu'ils
exprimaient non ce que j'aurais voulu croire, mais ce
qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais
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A L'OMBRE DES JE UNES FILLES EN FLE URS 21

encore comme cette fois le courage de ne pas céder et,
de refus en refus, j'arriverais peu à peu au moment où
à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais pas la
voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je con-
naissais la douceur, de sacrifier le bonheur d'être
auprès d'elle à la possibilité de lui paraître agréable
un jour, un jour où, hélas 1 lui paraître agréable me
serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si peu
vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait
prétendu pendant la dernière visite que je lui avais
faite, elle m'aimât, que ce que je prenais pour l'ennui
qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont on est las
ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que
rendre ma résolution moins cruelle. Il me semblait
alors que dans quelques années, après que nous nous
serions oubliés l'un l'autre, quand je pourrais rétros-
pectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement
sincère, elle me répondrait « Comment, vous, vous
m'aimiez ? Si vous saviez comme je l'attendais, cette
lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
me fit pleurer 1 La pensée, pendant que je lui écri-
vais, aussitôt rentré de chez sa mère, que j'étais peut-
être en train de consommer précisément ce malen-
tendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par le
plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me
poussait à continuer ma lettre.

Si, au moment de quitter Mme Swann quand son
« thé » finissait, je pensais à ce que j'allais écrire à sa
fille, Mme Cottard, elle, en s'en allant, avait eu des
pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
« petite inspection », elle n'avait pas manqué de féli-
citer Mme Swann sur les'meubles nouveaux, les
récentes « acquisitions » remarquées dans le salon.
Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien
petit nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait
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22 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

autrefois dans l'hôtel de la rue Lapérouse, notamment
ses animaux en- matières précieuses, ses fétiches.
Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle
vénérait le mot « tocard » – lequel avait ouvert de
nouveaux horizons parce qu'il désignait précisément
les choses que quelques années auparavant elle avait
trouvées « chic » – toutes ces choses-là successive-
ment avaient suivi dans leur retraite le treillage doré
qui servait d'appui aux chrysanthèmes, mainte bon-
bonnière de chez Giroux et le papier à lettres à cou-
ronne (pour ne pas parler des louis en carton semés
sur les cheminées et que, bien avant qu'elle connût
Swann, un homme de goût lui avait conseillé de sacri-
fier). D'ailleurs dans le désordre artiste, dans le pêle-
mêle d'atelier, des pièces aux murs encore peints de
couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu
plus tard, l'Extrême-Orient reculait de plus en plus
devant l'invasion du Yviiie siècle; et les coussins que,
afin que je fusse plus « confortable », Mme Swann
entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés
de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois
de dragons chinois. Dans la chambre où on la trou-
vait le plus souvent et dont elle disait: « Oui, je l'aime
assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
au milieu de choses hostiles et pompier; c'est-ici que
je travaille » (sans d'ailleurs préciser si c'était à un
tableau, peut-être à un livre, le goût d'en écrire com-
mençait à venir aux femmes qui aiment à faire quelque
chose et à ne pas être inutiles), elle était entourée de
Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont
elle prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à
dire à propos de tout: C'est joli, cela ressemble à des
fleurs de Saxe), elle redoutait pour eux, plus encore
que jadis pour ses magots et ses potiches, le toucher
ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier
les transes qu'ils lui avaient données par des empor-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 23

tements auxquels Swann, maître si poli et doux,
assistait sans en être choqué. La vue lucide de cer-
taines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Main-
tenant c'était plus rarement dans des robes de chambre
japonaises qu'Odette recevait ses intimes, mais plutôt
dans les soies claires et mousseuses de peignoirs Wat-
teau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait,
se prélassait, s'ébattait, avec un tel air de bien-être,
de rafraîchissement de la peau, et des respirations si
profondes, qu'elle semblait les considérer non pas
comme. décoratives à la façon d'un cadre, mais comme
nécessaires de la même manière que le « tub » et le
« footing », pour contenter les exigences de sa physio-
nomie et les raffinements de son hygiène. Elle avait
l'habitude de dire qu'elle se passerait plus aisément
de pain que d'art et de propreté, et qu'elle eût été
plus triste de voir brûler la Joconde que des «foulti-
tudes » de personnes qu'elle connaissait. Théories qui
semblaient paradoxales à ses amies, mais la faisaient
passer pour une femme supérieure auprès d'elles et
lui valaient une fois par semaine la visite du ministre
de Belgique, de sorte que dans le petit monde dont
elle était le soleil, chacun eût été bien étonné si l'on
avait appris qu'ailleurs, chez les Verdurin par exemple,
elle passât pour bête. A cause de cette vivacité d'es-
prit, Mme Swann préférait la société des hommes à
celle des femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci
c'était toujours en cocotte, signalant en elles les défauts
qui pouvaient leur nuire auprès des hommes, de
grosses attaches, un vilain teint, pas d'orthographe,
des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de
faux sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait
jadis montré de l'indulgence et de l'amabilité, elle
était plus tendre, surtout si celle-là était malheureuse.
Elle la défendait avec adresse et disait: « On est
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24 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
assure. »

Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon
d'Odette, c'était Odette elle-même que Mme Cottard
et tous ceux qui avaient fréquenté Mme de Crécy
auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant
d'années de moins qu'autrefois. Sans doute, cela tenait
en partie à ce qu'elle avait engraissé, et, devenue
mieux portante, avait l'air plus calme, frais, reposé,
et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles, aux
cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage
qu'une poudre rose animait, et où ses yeux et son
profil, jadis trop saillants, semblaient maintenant
résorbés. Mais une autre raison de ce changement
consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie,
Odette s'était enfin découvert, ou inventé, une phy-
sioncmie personnelle, un « caractère immuable, un
« genre de beauté », et sur ses traits décousus qui
pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux
et impuissants de la chair, prenant à la moindre
fatigue pour un instant des années, une sorte de vieil-
lesse passagère, lui avaient composé tant bien que mal,
selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
journalier, informe et charmant avait appliqué ce
type fixe, comme une jeunesse immortelle.

Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles
photographies qu'on faisait maintenant de sa femme,
et où la même expression énigmatique et victorieuse
laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un
petit daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce
type, et duquel la jeunesse et la beauté d'Odette, non
encore trouvées par elle, semblaient absentes. Mais
sans doute Swann, fidèle ou revenu à une conception
différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux
yeux pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 25

entre la marche et l'immobilité, une grâce plus botti-
cellienne. Il aimait encore en effet à voir en sa femme
un Botticelli. Odette qui. au contraire cherchait non
à faire ressortir, mais à compenser, à dissimuler ce
qui, en elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était
peut-être, pour un artiste, son « caractère », mais que,
comme femme, elle trouvait des défauts, ne voulait
pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il
avait achetée parce que c'était exactement celle de
la Vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait
pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari
lui commander une toilette toute criblée de pâque-
rettes, de bluets, de myosotis et de campanules
d'après la Primavera du Printemps. Parfois, le soir,
quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout
bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
mains pensives le mouvement délié, un peu tourmenté
de la Vierge qui trempe sa plume dans l'encrier que
lui tend l'ange, avant d'écrire sur le livre saint où est
déjà tracé le mot Magnificat. Mais il ajoutait: « Sur-
tout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour
qu'elle fît autrement. »

Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où
Swann essayait de retrouver la mélancolique cadence
botticellienne, le corps d'Odette était maintenant
découpé en une seule silhouette cernée tout entière
par une « ligne qui, pour suivre le contour de la
femme, avait abandonné les chemins accidentés, les
rentrants et les sortants factices, les lacis, l'éparpil-
lement composite des modes d'autrefois, mais qui
aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en fai-
sant des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé
idéal, savait rectifier d'un trait hardi les écarts de la
nature, suppléer, pour toute une partie du parcours,
aux défaillances aussi bien de la chair que des étoffes.
Les coussins, le « strapontin » de l'affreuse « tournure »
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26 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
dépassant la jupe et raidis par des baleines, avaient
ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et
lui avaient donné l'air d'être composée de pièces dis-
parates qu'aucune individualité ne reliait. La verticale
des « effilés » et la courbe des ruches avaient cédé la
place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la
soie comme la sirène bat l'onde et donnait à la per-
caline une expression humaine, maintenant qu'il
s'était dégagé, comme une forme organisée et vivante,
du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des
modes détrônées. Mais Mme Swann cependant avait'
voulu, avait su garder un vestige de certaines d'entre
elles, au milieu même de celles qui les avaient rem-
placées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies,
j'allais à l'improviste chez ses parents, je trouvais
souvent Mme Swann dans quelque élégant déshabillé
dont la jupe, d'un de ces beaux tons sombres, rouge
foncé ou orange, qui avaient l'air d'avoir une signi-
fication particulière parce qu'ils n'étaient plus à la
mode, était obliquement traversée d'une rampe ajou-
rée et large de dentelle noire qui faisait penser aux
volants d'autrefois. Quand par un jour encore froid
de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste
qu'elle entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se
réchauffait en marchant, le « dépassant » en dents de
scie de sa chemisette avait l'air du revers entrevu de
quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
portés quelques années plus tôt et dont elle aimait
que les bords eussent ce léger déchiquetage; et sa
cravate de cet « écossais » auquel elle était restée
fidèle, mais en adoucissant tellement les tons (le rouge
devenu rose et le bleu lilas) que l'on aurait presque
cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la
dernière nouveauté était nouée de telle façon sous
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 27

son menton, sans qu'on pût voir où elle était atta-
chée, qu'on pensait invinciblement à ces « brides de
chapeaux qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle
sût « durer » encore quelque temps ainsi, les jeunes
gens, essayant de comprendre ses toilettes, diraient:
« Madame Swann, n'est-ce pas, c'est toute une
époque ? » Comme dans un beau style qui superpose
des formes différentes et que fortifie une tradition
cachée, dans la toilette de Mme Swann, ces souvenirs
incertains de gilets, ou de boucles, parfois une ten-
dance aussitôt réprimée au « saute en barque », et
jusqu'à une allusion lointaine et vague au « suivez-
moi jeune homme », faisaient circuler sous la forme
concrète la ressemblance inachevée d'autres plus
anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement
réalisées par la couturière ou la modiste, mais aux-
quelles on pensait sans cesse, et enveloppaient
Mme Swann de quelque chose de noble peut-être
parce que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils
semblaient répondre à un but plus qu'utilitaire', peut-
être à cause du vestige conservé des années passées,
ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
particulière à cette femme et qui donnait à ses mises
les plus différentes un même air de famille. On sentait
qu'elle ne s'habillait pas seulement pour la commo-
dité ou la parure de son corps; elle était entourée de
sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
d'une civilisation.

Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters
le jour où recevait sa mère, devait au contraire être
absente et qu'à cause de cela je pouvais aller au
« Choufleury de Mme Swann, je la trouvais vêtue
de quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres
en faille, ou en velours, ou en crêpe de Chine, ou en
satin, ou en soie, et qui non point lâches comme les
déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la maison,
mais combinées comme pour la sortie au dehors,
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28 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

donnaient cet après-midi-là à son oisiveté chez elle
quelque chose d'alerte et d'agissant. Et sans doute la
simplicité hardie de leur coupe était bien appropriée
à sa taille et à ses mouvements dont les manches
avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les
jours; on aurait dit qu'il y avait soudain de la décision
dans le velours bleu, une humeur facile dans le taffetas
blanc, et qu'une sorte de réserve suprême et pleine
de distinction dans la façon d'avancer le bras avait,
pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du
sourire des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir.
Mais en même temps, à ces robes si vives la compli-
cation des « garnitures » sans utilité pratique, sans
raison d'être visible, ajoutait quelque chose de désin-
téressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mé-
lancolie que Mme Swann gardait toujours au moins
dans la cernure de ses yeux et les phalanges de ses
mains. Sous la profusion des porte-bonheur en saphir,
des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles
d'argent, des médaillons d'or, des amulettes de tur-
quoise, des chaînettes de rubis, des châtaignes de
topaze, il y avait dans la robe elle-même tel dessin colo-
rié poursuivant sur un empiècement rapporté son exis-
tence antérieure, telle rangée de petits boutons de
satin qui ne boutonnaient rien et ne pouvaient pas
se déboutonner, une soutache cherchant à faire plaisir
avec la minutie, la discrétion d'un rappel délicat,
lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air
n'ayant sans cela aucune justification possible de
déceler une intention, d'être un gage de tendresse, de
retenir une confidence, de répondre à une superstition,
de garder le souvenir d'une guérison, d'un vœu, d'un
amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans
la robe de satin noir un léger renflement qui, soit aux
manches, près des épaules, faisaient penser aux
« gigots » 1830, soit, au contraire, sous la jupe « aux
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A L'OMBRE DES JE UNES FILLES EN FLE URS 29

paniers Louis XV, donnaient à la robe un air imper-
ceptible d'être un costume, et en insinuant sous la
vie présente comme une réminiscence indiscernable
du passé, mêlaient à la personne de Mme Swann le
charme de certaines héroïnes historiques ou roma-
nesques. Et si je le lui faisais remarquer: « Je ne
joue pas au golf comme plusieurs de mes amies, disait-
elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme elles,
vêtues de sweaters. »

Dans la confusion du salon, revenant de reconduire
une visité, ou prenant une assiette de gâteaux pour
les offrir à une autre, Mme Swann, en passant près de
moi, me prenait une seconde à part « Je suis spécia-
lement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeu-
ner pour après-demain. Comme je n'étais pas certaine
de vous voir, j'allais vous écrire si vous n'étiez pas
venu. » Je continuais à résister. Et cette résistance
me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en
est privé par quelque nécessité, depuis déjà un cer-
tain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque
prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout
à fait sincère en se disant qu'on ne voudra jamais
revoir celle qu'on aime, on ne le serait pas non plus
en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute, on
ne peut supporter son absence qu'en se la promettant
courte, en pensant au jour où on se retrouvera, mais
d'autre part on sent à quel point ces rêves quotidiens
d'une réunion prochaine et sans cesse ajournée sont
moins douloureux que ne serait une entrevue qui
pourrait être suivie de jalousie, de sorte que la nou-
velle qu'on va revoir celle qu'on aime donnerait une
commotion peu agréable. Ce qu'on recule maintenant
de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
anxiété causée par la séparation, c'est le recommence-
ment redouté d'émotions sans issue. Comme à une
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30 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

telle entrevue on préfère le souvenir docile qu'on
complète a son gré de rêveries où celle qui, dans la
réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir
qu'on peut arriver, en y mêlant peu à peu beaucoup
de ce qu'on désire, à rendre aussi doux qu'on veut,
comme on le préfère à l'entretien ajourné où on aurait
affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré
les paroles qu'on désire, mais dont on subirait les
nouvelles froideurs, les violences inattendues. Nous
savons tous, quand nous n'aimons plus, que l'oubli,
même le souvenir vague ne causent pas tant de souf-
frances que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli
anticipé que je préférais, sans me l'avouer, la reposante
douceur.

D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement
psychique et d'isolement peut avoir de pénible le
devient de moins en moins pour une autre raison,
c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir, cette
idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez
fort pour que je tinsse à reconquérir tout mon prestige
aux yeux de Gilberte, lequel, par ma séparation volon-
taire, devait, me semblait-il, grandir progressivement,
de sorte que chacune de ces calmes et tristes journées
où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre,
sans interruption, sans prescription (quand un fâcheux
ne se mêlait pas de mes affaires), était une journée
non pas perdue, mais gagnée. Inutilement gagnée
peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer guéri.
La résignation, modalité de l'habitude, permet à
certaines forces de s'accroître indéfiniment. Celles si
infimes, que j'avais pour supporter mon chagrin, le
premier soir de ma brouille avec Gilberte, avaient été
portées depuis lors à une puissance incalculable. Seu-
lement la tendance de tout ce qui existe à se prolonger
est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles
nous nous concédons avec d'autant moins de scrupules
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 31

de nous laisser aller que nous savons pendant com-
bien de jours, de mois, nous avons pu, nous pourrions
encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse
où l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un
coup, c'est sans attendre le résultat du traitement et
quand déjà on s'est habitué à lui, qu'on le cesse. Et
un jour où Mme Swann me redisait ses habituelles
paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà
depuis si longtemps comme à la portée de ma main,
je fus bouleversé en comprenant qu'il était encore
possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le len-
demain je venais de me résoudre à aller surprendre
Gilberte avant son dîner.

Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une jour-
née fut un projet que je fis. Du moment que tout
était oublié, que j'étais réconcilié avec Gilberte, je ne
voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les jours
elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent.
Et si Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être
une mère trop sévère, ne me permettait pas des envois
de fleurs quotidiens, je trouverais des cadeaux plus
précieux et moins fréquents. Mes parents ne me don-
naient pas assez d'argent pour acheter des choses
chères. Je songeai à une grande potiche de vieux Chine
qui me venait de ma tante Léonie et dont maman
prédisait chaque jour que Françoise allait venir en lui
disant « A s'est décollée » et qu'il n'en resterait rien.
Dans ces conditions n'était-il pas plus sage de la
vendre, de la vendre pour pouvoir. faire tout le plaisir
que je voudrais à Gilberte? Il me semblait que je
pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper,
l'habitude m'avait empêché de jamais la voir; m'en
séparer eut au moins un avantage qui fut de me faire
faire sa connaissance. Je l'emportai avec moi avant
d'aller chez les Swann, et en donnant leur adresse au
cocher, je lui dis de prendre par les Champs-Élysées,
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32 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

au coin desquels était le magasin d'un grand marchand
de chinoiseries que connaissait mon père. A ma grande
surprise, il m'offrit séance tenante de la potiche non
pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces billets
avec ravissement; pendant toute une année, je pour-
rais combler chaque jour Gilberte de roses et de lilas.
Quand je fus remonté dans la voiture en quittant le
marchand, le cocher, tout naturellement, comme les
Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu
du chemin habituel, descendre l'avenue des Champs-
Élysées. Il avait déjà dépassé le coin de la rue de Berri,
quand, dans le crépuscule, je crus reconnaître, très
près de la maison des Swann mais allant dans la direc-
tion inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait
lentement, quoique d'un pas délibéré, à côté d'un
jeune homme avec qui elle causait et duquel je ne
pus distinguer le visage. Je me soulevai dans la voi-
ture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux
promeneurs étaient déjà un peu loin et les deux lignes
douces et parallèles que traçait leur lente promenade
allaient s'estompant dans l'ombre élyséenne. Bientôt
j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu par
Mme Swann « Oh elle va être désolée, me dit-elle,
je ne sais comment elle n'est pas là. Elle a eu très
chaud tantôt à un cours, elle m'a dit qu'elle voulait
aller prendre un peu l'air avec une de ses amies.
Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Ély-
sées. Je ne pense pas que ce fût elle. En tout cas
ne le dites pas à son père, il n'aime pas qu'elle sorte
à ces heures-là. Good evening. » Je partis, dis au cocher
de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai pas
les deux promeneurs. Où avaient-ils été ? Que se
disaient-ils dans le soir, de cet air confidentiel ?
Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs
inespérés qui auraient dû me permettre de faire tant
de petits plaisirs à cette Gilberte que, maintenant,
j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute, cet arrêt
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 33

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – IV 3

chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie
que contente de moi et reconnaissante. Mais si je
n'avais pas fait cet arrêt, si la voiture n'avait pas pris
par l'avenue des Champs-Elysées, je n'eusse pas ren-
contré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même
fait porte des rameaux opposites et le malheur qu'il
engendre annule le bonheur qu'il avait causé. Il
m'était arrivé le contraire de ce qui se produit fréquem-
ment. On désire une joie, et'le moyen matériel de
l'atteindre fait défaut. « Il est triste, a dit La Bruyère,
d'aimer sans une grande fortune. Il ne reste plus
qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir de cette
joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait
été obtenu, mais, au même moment, sinon par un
effet logique, du moins par une conséquence fortuite
de cette réussite première, la joie avait été dérobée.
Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où
nous avons acquis ce qui la rend possible. Le plus sou-
vent nous continuons de nous évertuer et d'espérer
quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais avoir
lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées,
la nature transporte la lutte du dehors au dedans et
fait peu à peu changer assez notre cœur pour qu'il
désire autre chose que ce qu'il va posséder. Et si la
péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu le
temps de changer, la nature ne désespère pas pour
cela de nous vaincre, d'une manière plus tardive il est
vrai, plus subtile, mais aussi efficace. C'est alors à la
dernière seconde que la possession du bonheur nous
est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
par une ruse diabolique la nature charge de détruire
le bonheur. Ayant échoué dans tout ce qui était du
domaine des faits et de la vie, c'est une impossibilité
dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur que
la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se
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34 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

produit pas ou donne lieu aux réactions les plus
amères.

Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me ser-
vaient plus à rien. Je les dépensai du reste encore plus
vite que si j'eusse envoyé tous les jours des fleurs à
Gilberte, car, quand le soir venait, j'étais si malheu-
reux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer
dans les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant
à chercher à faire un plaisir quelconque à Gilberte, je
ne le souhaitais plus; maintenant retourner dans la
maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
Même revoir Gilberte qui m'eût été si délicieux la
veille ne m'eût plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout
le temps où je n'aurais pas été près d'elle. C'est ce qui
fait qu'une femme par toute nouvelle souffrance qu'elle
nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle.
Par ce mal qu'elle nous a fait la femme nous cerne de
plus en plus, redouble nos chaînes, mais aussi celles
dont il nous aurait jusque-là semblé suffisant de la
garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte,
je me serais contenté de réclamer de rares entrevues,
lesquelles maintenant ne m'eussent plus contenté et
que j'eusse remplacées par bien d'autres conditions.
Car en amour, au contraire de ce qui se passe après
les combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les
aggraver, plus on est vaincu, si toutefois on est en
situation de les imposer. Ce n'était pas mon cas à
l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord ne pas
retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire
que Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis
assez longtemps, que je pouvais la revoir si je voulais,
et, si je ne le voulais pas, l'oublier à la longue. Mais
ces idées, comme un remède qui n'agit pas contre cer-
taines affections, étaient sans aucune espèce de pou-
voir efficace contre ces deux lignes parallèles que je
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 35

revoyais de temps à autre, de Gilberte et du jeune
homme s'enfonçant à petits pas dans l'avenue des
Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
finirait par s'user, c'était une image qui un jour se
présenterait à mon esprit entièrement décantée de
tout ce qu'elle contenait de nocif, comme ces poisons
mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans
crainte d'explosion. En attendant, il y avait en moi
une autre force qui luttait de toute sa puissance contre
cette force malsaine qui me représentait sans change-
ment la promenade de Gilberte dans le crépuscule et
qui, pour briser les assauts renouvelés de ma mémoire,
travaillait utilement en sens inverse mon imagina-
tion. La première de ces deux forces, certes, conti-
nuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue
des Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images
désagréables, tirées du passé, par exemple Gilberte
haussant les épaules quand sa mère lui demandait de
rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien
plus complaisamment développé que ce pauvre passé
en somme si restreint. Pour une minute où je revoyais
Gilberte maussade, combien n'y en avait-il pas où je
combinais une démarche qu'elle ferait faire pour notre
réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est
vrai que cette force que l'imagination dirigeait vers
l'avenir, elle la puisait malgré tout dans le passé. Au
fur et à mesure que s'effacerait mon ennui que Gil-
berte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le sou-
venir de son charme, souvenir qui me -faisait souhaiter
qu'elle revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin
de cette mort du passé. J'aimais toujours celle qu'il
est vrai que je croyais détester. Mais chaque fois qu'on
me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beau-
coup de gens manifestèrent à cette époque de me
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36 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

recevoir et chez lesquels je refusai d'aller. Il y eut
une scène à la maison parce que je n'accompagnai pas
mon père à un dîner officiel où il devait y avoir les
Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille,
presque encore enfant. Les différentes périodes de
notre vie se chevauchent ainsi l'une l'autre. On refuse
dédaigneusement, à cause de ce qu'on aime et qui
vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-
être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt,
et qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour
les remplacer, il est vrai, par d'autres. Les miennes
allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'aperce-
voir au fond de moi-même, un jour un sentiment, le
jour suivant un autre, généralement inspirés par telle
espérance ou telle crainte relatives à Gilberte, à la
Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire
que l'autre, la réelle, était peut-être entièrement dif-
férente de celle-là, ignorait tous les regrets que je lui
prêtais, pensait probablement beaucoup moins à moi
non seulement que moi à elle, mais que je ne la faisais
elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête à
tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pou-
vaient être ses vraies intentions à mon égard et l'ima-
ginais ainsi, son attention toujours tournée vers moi.
Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant,
persiste le chagrin, il faut distinguer entre celui que
nous cause la pensée constante de la personne elle-
même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
phrase méchante dite, tel verbe employé dans une
lettre qu'on a reçu.e. En réservant de décrire à l'occa-
sion d'un amour ultérieur les formes diverses du cha-
grin, disons que de ces deux-là la première est infi-
niment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce
que notre notion de la personne, vivant toujours en
nous, y est embellie de l'auréole que nous ne tardons
pas à lui rendre, et s'empreint sinon des douceurs
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 37

fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer
que l'image d'une personne qui nous fait souffrir tient
peu de place dans ces complications qui aggravent un
chagrin d'amour, le prolongent et l'empêchent de
guérir, comme dans certaines maladies la cause est
hors de proportions avec la fièvre consécutive et la
lenteur à entrer en convalescence.) Mais si l'idée de
la personne que nous aimons reçoit le reflet d'une
intelligence généralement optimiste, il n'en est pas de
même de ces souvenirs particuliers, de ces propos
méchants, de cette lettre hostile (je.n'en reçus qu'une
seule qui le fût, de Gilberte), on dirait que la personne
elle-même réside dans ces fragments pourtant si res-
treints, et portée à une puissance qu'elle est bien loin
d'avoir dans l'idée habituelle que nous nous formons
d'elle tout entière. C'est que la lettre nous ne l'avons
pas, comme l'image de l'être aimé, contemplée dans
le calme mélancolique du regret; nous l'avons lue,
dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait
un malheur inattendu. La formation de cette sorte de
chagrins est autre; ils nous viennent du dehors, et
c'est par le chemin de la plus cruelle souffrance qu'ils
sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie,
que nous croyons ancienne, authentique, a été en réa-
lité refaite par nous bien des fois. Le souvenir cruel,
lui, n'est pas contemporain de cette image restaurée,
il est d'un autre âge, il est un des rares témoins d'un
monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à
exister, sauf en nous à qui il a plu de lui substituer
un merveilleux âge d'or, un paradis où tout le monde
sera réconcilié, ces souvenirs, ces lettres, sont un
rappel à la réalité et devraient nous faire sentir par
le brusque mal qu'ils nous font combien nous nous
sommes éloignés d'elle dans les folles espérances de
notre attente quotidienne. Ce n'est pas que cette
réalité doive toujours rester la même bien que cela
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38 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes
que nous n'avons jamais cherché à revoir et qui ont
tout naturellement répondu à notre silence nullement
voulu par un silence pareil. Seulement celles-là, comme
nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
années passées loin d'elles, et cet exemple, qui l'in-
firmerait, est négligé par nous quand nous raisonnons
sur l'efficacité de l'isolement, comme le sont, par ceux
qui croient aux pressentiments, tous les cas où les
leurs ne furent pas vérifiés.

Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir,
l'appétit de nous revoir, finissent par renaître dans
le cœur qui actuellement nous méconnaît. Seulement
il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui con-
cerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que
celles réclamées par le cœur pour changer. D'abord,
c'est précisément ce que nous accordons le moins
aisément, car notre souffrance est cruelle et nous
sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont
l'autre cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en
servira pour changer lui aussi, de sorte que quand le
but que nous nous proposions deviendra accessible, il
aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur
que, lorsqu'il ne sera plus un bonheur pour nous, nous
ne finissions par atteindre, cette idée comporte une
part, mais une part seulement, de vérité. Il nous
échoit quand nous y sommes devenus indifférents.
Mais précisément cette indifférence nous a rendus
moins exigeants et nous permet de croire rétrospecti-
vement qu'il nous eût ravis à une époque où il nous
eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très
difficile ni très bon juge sur ce dont on ne se soucie
point. L'amabilité d'un être que nous n'aimons plus
et qui semble encore excessive à notre indifférenceeût
peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 39

pensons au plaisir qu'elles nous auraient causé, non à
toutes celles dont nous les aurions voulu voir immé-
diatement suivies et que par cette avidité nous aurions
peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est
pas certain que le bonheur survenu trop tard, quand
on ne peut plus en jouir, quand on n'aime plus, soit
tout à fait ce même bonheur dont le manque nous
rendit jadis si malheureux. Une seule personne pour-
rait en décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et
sans doute suffirait-il qu'il revînt pour que, identique
ou non, le bonheur s'évanouît.

En attendant ces réalisations après coup d'un rêve
auquel je ne tiendrais plus, à force d'inventer, comme
au temps où je connaissais à peine Gilberte, des
paroles, des lettres, où elle implorait mon pardon,
avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait
à m'épouser, une série de douces images incessamment
recréées finirent par prendre plus de place dans mon
esprit que la vision de Gilberte et du jeune homme,
laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-
être dès lors retourné chez. Mme Swann sans un rêve
que je fis et où un de mes amis, lequel n'était pourtant
pas de ceux que je me connaissais, agissait envers-moi
avec la plus grande fausseté et croyait à la mienne.
Brusquement réveillé par la souffrance que venait
de me causer ce rêve et voyant qu'elle persistait, je
repensai à lui, cherchai à me rappeler quel était l'ami
que j'avais vu en dormant et dont le nom espagnol
n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon,
je me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans
beaucoup d'entre eux il ne faut tenir compte ni de
l'apparence des personnes, lesquelles peuvent être
déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme
ces saints mutilés des cathédrales que des archéologues
ignorants ont refaits, en mettant sur le corps de l'un
la tête de l'autre, et en mêlant les attributs et les
noms. Ceux que les êtres portent dans un rêve peuvent
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40 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée.
La mienne m'apprit que, devenue pendant mon som-
meil un jeune homme, la personne dont la fausseté
récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue,
le jour où sa mère l'avait empêchée d'aller à une mati-
née de danse, elle avait soit sincèrement, soit en le
feignant, refusé, tout en riant d'une façon étrange, de
croire à mes bonnes intentions pour elle. Par associa-
tion, ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire.
Longtemps auparavant, ç'avait été Swann qui n'avait
pas voulu croire à ma sincérité, ni que je fusse un
bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait
rendue avec le même rire incompréhensible. Elle ne
me l'avait pas rendue tout de suite, je me rappelai
toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle
de Gilberte pour moi me sembla comme un châtiment
infligé par la vie à cause de la conduite que j'avais eue
ce jour-là. Les châtiments, on croit les éviter, parce
qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident
vient du côté auquel on ne songeait pas, du dedans,
du cœur. Les mots de Gilberte: « Si vous voulez, con-
tinuons à lutter » me firent horreur. Je l'imaginai telle,
chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune
homme que j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue
des Champs-Élysées. Ainsi, autant que (il y avait
quelque temps) de croire que j'étais tranquillement
installé dans le bonheur, j'avais été insensé, mainte-
nant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour
assuré que du moins j'étais devenu, je pourrais rester
calme. Car tant que notre cœur enferme d'une façon
permanente l'image d'un autre être, ce n'est pas seu-
lement notre bonheur qui peut à tout moment être
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 41

détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous
avons souffert, puis que nous avons réussi à endormir
notre souffrance, ce qui est aussi trompeur et précaire
qu'avait été le bonheur même, c'est le calme. Le mien
finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve,
dans notre esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la
permanence et la durée ne sont promises à rien, pas
même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui souffrent par
l'amour sont, comme on dit de certains malades, leur
propre médecin. Comme il ne peut leur venir de conso-
lation que de l'être qui cause leur douleur et que cette
douleur est une émanation de lui, c'est en elle qu'ils
finissent par trouver un remède. Elle le leur découvre
elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre
un autre aspect de la personne regrettée, tantôt si
haïssable qu'on n'a même plus le désir, de la revoir
parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait la faire
souffrir, tantôt si douce que'la douceur qu'on lui prête
on lui en fait un mérite et on en tire une raison d'es-
pérer. Mais la souffrance qui s'était renouvelée en moi
eut beau finir par s'apaiser, je ne voulus plus retourner
que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord que
chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment
d'attente même d'attente inavouée dans lequel
ils vivent se transforme de lui-même, et bien qu'en
apparence identique, fait succéder à un premier état,
un second exactement contraire. Le premier était la
suite, le reflet des incidents douloureux qui nous
avaient bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se
produire est mêlée d'effroi, d'autant plus que nous
désirons à ce moment-là, si rien de nouveau ne nous
vient du côté de celle que nous aimons, agir nous-
mêmes, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une
démarche après laquelle il ne sera peut-être plus pos-
sible d'en entamer d'autre. Mais bientôt, sans que
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42 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

nous nous en rendions compte, notre attente qui con-
tinue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par
le souvenir du passé que nous avons subi, mais par
l'espérance d'un avenir imaginaire. Dès lors, elle est
presque agréable. Puis la première, en durant un peu,
nous a habitués à vivre dans l'expectative. La souf-
france que nous avons éprouvée durant nos derniers
rendez-vous survit encore en nous, mais déjà ensom-
meillée. Nous ne sommes pas trop pressés de la renou-
veler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
que nous demanderions maintenant. La possession
d'un peu plus de la femme que nous aimons ne ferait
que nous rendre plus nécessaire ce que nous ne pos-
sédons pas, et qui resterait, malgré tout, nos besoins
naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irré-
ductible.

Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci
pour me faire cesser complètement mes visites à
Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'était pas que
j'eusse encore oublié Gilberte, mais de tâcher de
l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann
étaient redevenues, pour ce qui me restait de tristesse,
le calmant et la distraction qui m'avaient été si pré-
cieux au début. Mais la raison de l'efficacité du premier
faisait l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé.
La distraction ne m'eût été utile que si elle eût mis
en lutte avec un sentiment que la présence de Gilberte
n'alimentait plus, des pensées, des intérêts, des pas-
sions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger
occupent alors une place qui, si petite qu'elle soit
d'abord, est autant de retranché à l'amour qui occu-
pait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir, à
faire croître ces pensées, cependant que décline le
sentiment qui n'est plus qu'un souvenir, de façon que
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 43

les éléments nouveaux introduits dans l'esprit lui
disputent, lui arrachent une part de plus en plus
grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute.
Je me rendais compte que c'était la seule manière de
tuer un amour, et j'étais encore assez jeune, assez cou-
rageux pour entreprendre de le faire, pour assumer la
plus cruelle des douleurs qui naît de la certitude que,
quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
raison que je donnais maintenant dans mes lettres à
Gilberte, de mon refus de la voir, c'était une allusion
à quelque mystérieux malentendu, parfaitement fictif,
qu'il y aurait eu entre elle et moi et sur lequel j'avais
espéré d'abord que Gilberte me demanderait des expli-
cations. Mais, en fait, jamais, même dans les relations
les plus insignifiantes de la vie, un éclaircissement
n'est sollicité par un correspondant qui sait qu'une
phrase obscure, mensongère, incriminatrice, est mise
à dessein pour qu'il proteste, et qui est trop heureux
de sentir par là qu'il possède et de garder la
maîtrise de l'initiative des opérations. A plus forte
raison en est-il de même dans des relations plus tendres,
où l'amour a tant d'éloquence, l'indifférence si peu de
curiosité. Gilberte n'ayant pas mis en doute ni cherché
à connaître ce malentendu, il devint pour moi quelque
chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre.
Et il y a dans ces situations prises à faux, dans l'af-'
fectation de la froideur, un sortilège qui vous y fait
persévérer. A force d'écrire: «Depuis que nos cœurs
sont désunis » pour que Gilberte me répondît « Mais
ils ne le sont pas, expliquons-nous », j'avais fini par
me persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours:
« La vie a pu changer pour nous, elle n'effacera pas
le sentiment que nous eûmes », par désir de m'en-
tendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce
sentiment est plus fort que jamais », je vivais avec
l'idée que la vie avait changé en effet, que nous gar-
derions le souvenir du sentiment qui n'était plus,
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44 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

comme certains nerveux pour avoir simulé une mala-
die finissent par rester toujours malades. Maintenant
chaque fois que j'avais à écrire à Gilberte, je me repor-
tais à ce changement imaginé et dont l'existence, désor-
mais tacitement reconnue par le silence qu'elle gar-
dait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre
nous. Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition.
Elle-même adopta mon point de vue; et comme dans
les toasts officiels, où le chef d'État qui est reçu
reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que
j'écrivais à Gilberte: « La vie a pu nous séparer, le
souvenir du temps où nous nous connûmes durera »,
elle ne manqua pas de répondre « La vie a pu nous
séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes
heures qui nous seront toujours chères » (nous aurions
été bien embarrassés de dire pourquoi « la vie nous
avait séparés, quel changement s'était produit). Je ne
souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
dans une lettre que j'avais appris la mort de notre
vieille marchande de sucre d'orge des Champs-Élysées,
comme je venais d'écrire ces mots: « J'ai pensé que
cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
des souvenirs », je ne pus m'empêcher de fondre en
larmes en voyant que je parlais au passé, et comme
s'il s'agissait d'un mort déjà presque oublié, de cet
amour auquel magré moi je n'avais jamais cessé de
penser comme étant vivant, pouvant du moins re-
naître. Rien de plus tendre que cette correspondance
entre amis qui ne voulaient plus se voir. Les lettres
de Gilberte avaient la délicatesse de celles que j'écri-
vais aux indifférents, et me donnaient les mêmes
marques apparentes d'affection si douces pour moi à
recevoir d'elle.

D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit
moins de peine. Et comme elle me devenait moins
chère, mes souvenirs douloureux n'avaient plus assez
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 45

de force pour détruire dans leur retour incessant la
formation du plaisir que j'avais à penser à Florence,
à Venise. Je regrettais à ces moments-là d'avoir re-
noncé à entrer dans la diplomatie et de m'être fait
une existence sédentaire pour ne pas m'éloigner d'une
jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais déjà
presque oubliée. On construit sa vie pour une per-
sonne et, quand enfin on peut l'y recevoir, cette per-
sonne ne vient pas, puis meurt pour vous et on vit
prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle. Si
Venise semblait à mes parents bien lointain et bien
fiévreux pour moi, il était du moins facile d'aller sans
fatigue s'installer à Balbec. Mais pour cela il eût fallu
quitter Paris, renoncer à ces visites, grâce auxquelles,
si rares qu'elles fussent, j'entendais quelquefois
Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du
reste à y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était
pour rien.

Quand le printemps approcha, ramenant le froid,
au temps des Saints de glace et des giboulées de la
Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait qu'on
gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir rece-
vant dans des fourrures, ses mains et ses épaules fri-
leuses disparaissant sous le blanc et brillant tapis d'un
immense manchon plat et d'un collet, tous deux
d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et
qui avaient l'air des derniers carrés des neiges de
l'hiver plus persistants que les autres, et que la cha-
leur du feu ni le progrès de la saison n'avaient réussi
à fondre. Et la vérité totale de ces semaines glaciales
mais déjà fleurissantes, était suggérée pour moi dans
ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blan-
cheurs plus enivrantes, celles, par exemple, des
« boules de neige » assemblant au sommet de leurs
hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs
comme des anges annonciateurs et qu'entourait une
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46 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

odeur de citron. Car la châtelaine de Tansonville
savait qu'avril, même glacé, n'est pas dépourvu de
fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend
à le croire le boulevardier qui jusqu'aux premières
chaleurs s'imagine le monde comme renfermant seu-
lement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann
se contentât des envois que lui faisait son jardinier
de Combray, et que par l'intermédiaire de sa fleuriste
« attitrée elle ne comblât pas les lacunes d'une insuf-
fisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la préco-
cité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et
je ne m'en souciais pas. Il me suffisait pour avoir la
nostalgie de la campagne, qu'à côté des névés du
manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige
(qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse
de la maison d'autre but que de faire, sur les conseils
de Bergotte, « symphonie en blanc majeur » avec son
ameublement et sa toilette) me rappelassent que l'En-
chantement du Vendredi Saint figure un miracle
naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on
était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux
de corolles d'autres espèces dont j'ignorais les noms
et qui m'avait fait rester tant de fois en arrêt dans
mes promenades de Combray, rendissent le salon de
Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri
sans aucune feuille, aussi surchargé d'odeurs authen-
tiques, que le petit raidillon de Tansonville.
Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé.
Son souvenir risquait d'entretenir le peu qui subsistait
de mon amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne
souffrisse plus du tout durant ces visites à Mme Swann,
je les espaçai encore et cherchai à la voir le moins
possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas
quitter Paris, me concédai-je certaines promenades
avec elle. Les beaux jours étaient enfin revenus, et
la chaleur. Comme je savais qu'avant le déjeuner
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 47

Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire
quelques pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de
l'endroit qu'on appelait alors, à cause des gens qui
venaient regarder les riches qu'ils ne connaissaient
que de nom, « Club des Pannes », j'obtins de mes
parents que le dimanche car je n'étais pas libre
en semaine à cette heure-là -je pourrais ne déjeuner
que bien après eux, à une heure un quart, et aller
faire un tour auparavant. Je n'y manquai jamais
pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la cam-
pagne chez des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe
vers midi. Je faisais le guet à l'entrée de l'avenue, ne
perdant pas des yeux le coin de la petite rue par où
Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à fran-
chir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure
où beaucoup de promeneurs rentraient déjeuner, ceux
qui restaient étaient peu nombreux et, pour la plus
grande part, des gens élégants. Tout d'un coup, sur
le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme
la plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi,
Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle
une toilette toujours différente mais que je me rappelle
surtout mauve; puis elle hissait et déployait sur un
long pédoncule, au moment de sa plus complète irra-
diation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la
même nuance que l'effeuillaison des pétales de sa
robe. Toute une suite l'environnait; Swann, quatre
ou cinq hommes de club qui étaient venus la voir le
matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur
noire ou grise agglomération obéissante, exécutant les
mouvements presque mécaniques d'un cadre inerte
autour d'Odette, donnait l'air à cette femme, qui seule
avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre
dont elle se fût approchée, et la faisait surgir, frêle,
sans crainte, dans la nudité de ses tendres couleurs,
comme l'apparition d'un être d'une espèce différente,
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48 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

d'une race inconnue, et d'une puissance presque guer-
rière, grâce à quoi elle compensait à elle seule sa
multiple escorte. Souriante, heureuse du beau temps,
du soleil qui n'incommodait pas encore, ayant l'air
d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que
sa toilette dussent des passants vulgaires ne pas
l'apprécier – était la plus élégante de toutes, elle la por-
tait pour soi-même et pour ses amis, naturellement,
sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son
corsage et de sa jupe de flotter légèrement devant
elle comme des créatures dont elle n'ignorait pas la
présence et à qui elle permettait avec indulgence de
se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu
qu'ils suivissent sa marche, et même sur son ombrelle
mauve que souvent elle tenait encore fermée quand
elle arrivait, elle laissait tomber par moment, comme
sur un bouquet de violettes de Parme, son regard
heureux et si doux que quand il ne s'attachait plus
à ses amis, mais à un objet inanimé, il avait l'air de
sourire encore. Elle réservait ainsi, elle faisait occuper
à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les hommes
à qui Mme Swann parlait le plus en camarade respec-
taient l'espace et la nécessité, non sans une certaine
déférence de profanes, un aveu de leur propre igno-
rance, et sur lequel ils reconnaissaient à leur amie
comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit
prendre, ou comme à une mère sur l'éducation de ses
enfants, compétence et juridiction. Non moins que
par la cour qui l'entourait et ne semblait pas voir les
passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de
son apparition, évoquait cet appartement où elle avait
passé une matinée si longue et où il faudrait qu'elle
rentrât bientôt déjeuner; elle semblait en indiquer la
proximité par la tranquillité flâneuse de sa promenade,
pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 49

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 4

de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore
autour d'elle l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par
tout cela même, sa vue ne me donnait que davantage
la sensation du plein air et de la chaleur. D'autant
plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et
des rites dans lesquels Mme Swann était profondément
versée, sa toilette était unie à la saison et à l'heure par
un lien nécessaire, unique, les fleurs de son inflexible
chapeau de paille, les petits rubans de sa robe me sem-
blaient naître du mois de mai plus naturellement
encore que les fleurs des jardins et des bois; et pour
connaître le trouble nouveau de la saison, je ne levais
pas les yeux plus haut que son ombrelle, ouverte et
tendue comme un autre ciel plus proche, rond, clément,
mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann
mettait la sienne à obéir avec condescendance au
matin, au printemps, au soleil, lesquels ne me sem-
blaient pas assez flattés qu'une femme si élégante
voulût bien ne pas les ignorer et eût choisi à cause
d'eux une robe d'une étoffe plus'claire, plus légère, fai-
sant penser, par son évasement au col et aux manches,
à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin pour eux
tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement
abaissée à aller voir à la campagne des gens communs
et que tout le monde, même le vulgaire, connaît, n'en
a pas moins tenu à revêtir spécialement pour ce jour-là
une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: « Good
morning » en souriant. Nous faisions quelques pas.
Et je comprenais que ces canons selon lesquels elle
s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la
grande prêtresse: car s'il lui arrivait qu'ayant trop
chaud, elle entr'ouvrît, ou même ôtât tout à fait et
me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille
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50 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

détails d'exécution qui avaient eu grande chance de
rester inaperçus comme ces parties d'orchestre aux-
quelles le compositeur a donné tous ses soins, bien
qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du
public; ou dans les manches de la jaquette pliée sur
mon bras je voyais, je regardais longuement, par plai-
sir ou par amabilité, quelque détail exquis, une bande
d'une teinte délicieuse, une satinette mauve habituel-
lement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicate-
ment travaillée que les parties extérieures, comme ces
sculptures gothiques d'une cathédrale dissimulées au
revers d'une balustrade à quatre-vingts pieds de hau-
teur, aussi parfaites que les bas-reliefs du grand porche,
mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au
hasard d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter
se promener en plein ciel, pour dominer toute la ville,
entre les deux tours.

Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann
se promenait dans l'avenue du Bois comme dans
l'allée d'un jardin à elle, c'était pour ces gens qui
ignoraient ses habitudes de « footing » – qu'elle fût
venue à pied, sans voiture qui suivît, elle que, dès le
mois de mai, on avait l'habitude de voir passer avec
l'attelage le plus soigné, la livrée la mieux tenue de
Paris, mollement et majestueusement assise comme
une déesse, dans le tiède plein air d'une immense vic-
toria à huit ressorts. A pied, Mme Swann avait l'air,
surtout avec sa démarche que ralentissait la chaleur,
d'avoir cédé à une curiosité, de commettre une élé-
gante infraction aux règles du protocole, comme ces
souverains qui sans consulter personne, accompagnés
par l'admiration un peu scandalisée d'une suite qui
n'ose formuler une critique, sortent de leur loge pen-
dant un gala et visitent le foyer en se mêlant pendant
quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre
Mme Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières
d'une certaine sorte de richesse, lesquelles lui sem-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 51

blent les plus infranchissables de toutes. Le faubourg
Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
parlantes aux yeux et à l'imagination des « pannés ».
Ceux-ci, auprès d'une grande dame plus simple, plus
facile à confondre avec une petite bourgeoise, moins
éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce sentiment
de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de
femmes ne sont pas elles-mêmes frappées comme eux
du brillant appareil dont elles sont entourées, elles
n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'au-
tant plus naturel, d'autant plus nécessaire, par juger
les autres êtres selon qu'ils sont plus ou moins initiés
à ces habitudes du luxe: de sorte que (la grandeur
qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles découvrent
chez les autres, étant toute matérielle, facile à cons-
tater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces
femmes mettent un passant au rang le plus bas, c'est
de la même manière qu'elles lui sont apparues au plus
haut, à savoir immédiatement, à première vue, sans
appel. Peut-être cette classe sociale particulière qui
comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée
à celles de l'aristocratie et Mme Swann qui devait les
fréquenter un jour, cette classe intermédiaire, infé-
rieure au faubourg. Saint-Germain, puisqu'elle le
courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de parti-
culier que, déjà dégagée du monde des riches, elle
était la richesse encore; mais la richesse devenue duc-
tile, obéissant à une destination, à une pensée artis-
tiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui
sait sourire, peut-être cette classe, du moins avec le
même caractère et le même charme, n'existe-t-elle
plus. D'ailleurs, les femmes qui en faisaient partie
n'auraient plus aujourd'hui ce'qui était la première
condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont,
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52 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

presque toutes, perdu leur beauté. Or, autant que du
faîte de sa noble richesse, c'était du comble glorieux
de son été mûr et si savoureux encore, que Mme Swann,
majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans
l'avenue du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente
marche de ses pieds, rouler les mondes. Des jeunes
gens qui passaient la regardaient anxieusement,
incertains si leurs vagues relations avec elle (d'au-
tant plus qu'ayant à peine été présentés une fois à
Swann ils craignaient qu'il ne les reconnût pas) étaient
suffisantes pour qu'ils se permissent de la saluer. Et
ce n'était qu'en tremblant devant les conséquences,
qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste auda-
cieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'in-
violable suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner
des catastrophes ou faire descendre le châtiment d'un
dieu. Il déclenchait seulement, comme un mouvement
d'horlogerie, la gesticulation de petits personnages
salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette,
à commencer par Swann, lequel soulevait son tube
doublé de cuir vert, avec une grâce souriante, apprise
dans le faubourg Saint-Germain, mais à laquelle ne
s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue autrefois.
Elle était remplacée (comme s'il était dans une cer-
taine mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois
par l'ennui d'avoir à répondre à quelqu'un d'assez
mal habillé, et par la satisfaction que sa femme
connût tant de monde, sentiment mixte qu'il tradui-
sait en disant aux amis élégants qui l'accompagnaient
« Encore un Ma parole je me demande où Odette va
chercher tous ces gens-là » Cependant, ayant répondu
par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de
vue, mais dont le cœur battait encore, Mme Swann
se tournait vers moi: « Alors, me disait-elle, c'est
fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gilberte ? Je
suis contente d'être exceptée et que vous ne me « drô-
piez » pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 53

aussi l'influence que vous aviez sur ma fille. Je crois
qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne veux
pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne plus
vouloir me voir non plus » « Odette, Sagan qui vous
dit bonjour », faisait remarquer Swann à sa femme.
Et, en effet, le prince faisant comme dans une apo-
théose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
ancien, faire front à son cheval dans une magnifique
apothéose, adressait à Odette un grand salut théâtral
et comme allégorique où s'amplifiait toute la cheva-
leresque courtoisie du grand seigneur inclinant son
respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une
femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fré-
quenter. D'ailleurs à tout moment, reconnue au fond
de la transparence liquide et du vernis lumineux de
l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann
était saluée par les derniers cavaliers attardés, comme
cinématographiés au galop sur l'ensoleillement blanc
de l'avenue, hommes de cercle dont les noms, célèbres
pour le public Antoine de Castellane, Adalbert de
Montmorency et tant d'autres étaient pour
Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la
durée moyenne de la vie la longévité relative
est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sen-
sations poétiques que pour ceux des souffrances du
cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les
chagrins que j'avais alors à cause de Gilberte, il leur
a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois que je
veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes
qu'il y a entre midi un quart et une heure, au mois de
mai, à me revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous
son ombrelle, comme sous le reflet d'un berceau de
glycines.

J'étais arrivé à une presque complète indifférence
à l'égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je
partis avec ma grand'mère pour Balbec. Quand je
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54 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

subissais le charme d'un visage nouveau, quand
c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais
connaître les cathédrales gothiques, les palais et les
jardins de l'Italie, je me disais tristement que notre
amour, en tant qu'il est l'amour d'une certaine créa-
ture, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
puisque si des associations de rêveries agréables ou
douloureuses peuvent le lier pendant quelque temps
à une femme jusqu'à nous faire penser qu'il a été
inspiré par elle d'une façon nécessaire, en revanche si
nous nous dégageons volontairement ou à notre insu
de ces associations, cet amour, comme s'il était au
contraire spontané et venait de nous seuls, renaît pour
se donner à une autre femme. Pourtant au moment
de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore
qu'intermittente. Souvent (notre vie étant si peu
chronologique, interférant tant d'anachronismes dans
la suite des jours), je vivais dans ceux, plus anciens
que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte.
Alors ne plus la voir m'était soudain douloureux,
comme c'eût été dans ce temps-là. Le moi qui l'avait
aimée, remplacé déjà presque entièrement par un
autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
fréquemment par une chose futile que par une chose
importante. Par exemple, pour anticiper sur mon
séjour en Normandie, j'entendis à Balbec un inconnu
que je croisai sur la digue dire: « La famille du direc-
teur du ministère des Postes ». Or (comme je ne savais
pas alors l'influence que cette famille devait avoir sur
ma vie), ce propos aurait dû me paraître oiseux, mais
il me causa une vive souffrance, celle qu'éprouvait un
moi, aboli pour une grande part depuis longtemps, à
être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
repensé à une conversation que Gilberte avait eue
devant moi avec son père, relativement à la famille
du « directeur du ministère des Postes ». Or, les sou-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 55

venirs d'amour ne font pas exception aux lois géné-
rales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois
plus générales de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit
tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est jus-
tement ce que nous avions oublié (parce que c'était
insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute
sa force). C'est pourquoi la meilleure part de notre
mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux,
dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans
l'odeur d'une première flambée, partout où nous re-
trouvons de nous-même ce que notre intelligence, n'en
ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la dernière réserve
du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos
larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais déro-
bée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins
prolongé. C'est grâce à cet oubli seul que nous pou-
vons de temps à autre retrouver l'être que nous fûmes,
nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus
nous, mais lui, et qu'il aimait ce qui nous est mainte-
nant indifférent. Au grand jour de la mémoire habi-
tuelle, les images du passé pâlissent peu à peu, s'ef-
facent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne les retrou-
verons plus. Ou plutôt nous ne les retrouverions plus,
si quelques mots (comme « directeur au ministère des
Postes ») n'avaient été soigneusement enfermés dans
l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque Natio-
nale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait
de devenir introuvable.

Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour
Gilberte ne furent pas plus longs que ceux qu'on a
en rêve, et cette fois, au contraire, parce qu'à Balbec
l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires,
c'est qu'elle obéit à des lois multiples. A Paris j'étais
devenu de plus en plus indifférent à Gilberte, grâce
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56 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

à l'Habitude. Le changement d'habitude, c'est-à-dire la
cessation momentanée de l'Habitude, paracheva l'oeu-
vre de l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle
affaiblit mais stabilise, elle amène la désagrégation mais
la fait durer indéfiniment. Chaque jour depuis des
années je calquais tant bien que mal mon état d'âme sur
celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel
on m'apportait le matin un petit déjeuner différent de
celui de Paris ne devait plus soutenir les pensées dont
s'était nourri mon amour pour Gilberte: il y a des cas
(assez rares il est vrai) où, la sédentarité immobili-
sant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps,
c'est de changer de place. Mon voyage à Balbec fut
comme la première sortie d'un convalescent qui n'at-
tendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il est guéri.
Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en
automobile, croyant le rendre ainsi plus agréable. On
verra, qu'accompli de cette façon, il serait même en
un sens plus vrai puisqu'on y suivrait de plus près,
dans une intimité plus étroite, les diverses gradations
par lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin
le plaisir spécifique du voyage n'est pas de pouvoir
descendre en route et de s'arrêter quand on est fatigué,
c'est de rendre la différence entre le départ et l'arrivée
non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu'on
peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle
qu'elle était dans notre pensée quand notre imagina-
tion nous portait du lieu où nous vivions jusqu'au
cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous semblait
moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance
que parce qu'il unissait deux individualités distinctes
de la terre, qu'il nous menait d'un nom à un autre
nom; et que schématise (mieux qu'une promenade où,
comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait
dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquels ne font pas
partie pour ainsi dire de la ville mais contiennent
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 57

l'essence de sa personnalité de même que sur un
écriteau signalétique elles portent son nom.

Mais en tout genre, notre temps a la manie de vou-
loir ne montrer les choses qu'avec ce qui les entoure
dans la réalité, et par là de supprimer l'essentiel,
l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On « présente »
un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de ten-
tures de la même époque, fade décor qu'excelle à
composer dans les hôtels d'aujourd'hui la maîtresse
de maison la plus ignorante la veille, passant mainte-
nant ses journées dans les archives et les bibliothèques,
et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde
tout en dînant ne nous donne pas la même enivrante
joie qu'on ne doit lui demander que dans une salle
de musée, laquelle symbolise bien mieux, par sa nudité
et son dépouillement de toutes particularités, les
espaces intérieurs où l'artiste s'est abstrait pour créer.
Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les
gares, d'où l'on part pour une destination éloignée,
sont aussi des lieux tragiques, car si le miracle s'y
accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient encore
d'existence que dans notre pensée vont être ceux au
milieu desquels nous vivrons, pour cette raison même
il faut renoncer au sortir de la salle d'attente à retrou-
ver tout à l'heure la chambre familière où l'on était
il y a un instant encore. Il faut laisser toute espérance
de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est décidé
à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède
au mystère, dans un de ces grands ateliers vitrés,
comme celui de Saint-Lazare où j'allais chercher le
train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la ville
éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de
menaces amoncelées de drame, pareils à certains ciels,
d'une modernité presque parisienne, de Mantegna ou
de Véronèse, et sous lequel ne pouvait s'accomplir que
quelque acte terrible et solennel comme un départ en
chemin de fer ou l'érection de la Croix.
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58 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond
de mon lit de Paris l'église persane de Balbec au milieu
des flocons de la tempête, aucune objection à ce voyage
n'avait été faite par mon corps. Elles avaient com-
mencé seulement quand il avait compris qu'il serait
de la partie et que le soir de l'arrivée on me conduirait
à « ma chambre qui lui serait inconnue. Sa révolte
était d'autant plus profonde que la veille même du
départ j'avais appris que ma mère ne nous accom-
pagnerait pas, mon père, retenu au ministère jusqu'au
moment où il partirait pour l'Espagne avec M. de
Norpois, ayant préféré louer une maison dans les envi-
rons de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec
ne me semblait pas moins désirable parce qu'il fallait
l'acheter au prix d'un mal qui au contraire me sem-
blait figurer et garantir la réalité de l'impression que
j'allais chercher, impression que n'aurait remplacée
aucun spectacle prétendu équivalent, aucun « pano-
rama » que j'eusse pu aller voir sans être empêché
par cela même de rentrer dormir dans mon lit. Ce
n'était pas la première fois que je sentais que ceux
qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les
mêmes. Je croyais désirer aussi profondément Balbec
que le docteur qui me soignait et qui me dit, s'éton-
nant, le matin du départ, de mon air malheureux:
« Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver
huit jours pour aller prendre le frais au bord de la
mer, je ne me ferais pas prier. Vous allez avoir les
courses, les régates, ce sera exquis. » Pour moi j'avais
déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
Berma, que, quelle que fût la chose que j'aimerais,
elle ne serait jamais placée qu'au terme d'une pour-
suite douloureuse au cours de laquelle il me faudrait
d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien suprême, au
lieu de l'y chercher.

Ma grand'mère concevait naturellement notre dé-
part d'une façon un peu différente et, toujours aussi
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 59

désireuse qu'autrefois de donner, aux présents qu'on
me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
m'offrir de ce voyage une « épreuve » en partie an-
cienne, que nous refissions moitié en chemin de fer,
moitié en voiture le trajet qu'avait suivi Mme de
Sévigné quand elle était allée de Paris à « L'Orient »
en passant par Chaulnes et par « le Pont Audemer ».
Mais ma grand'mère avait été obligée de renoncer à
ce projet, sur la défense de mon père, qui savait, quand
elle organisait un déplacement en vue de lui faire
rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait com-
porter, combien on pouvait pronostiquer de trains
manqués, de bagages perdus, de maux de gorge et de
contraventions. Elle se réjouissait du moins à la
pensée que jamais, au moment d'aller sur la plage,
nous ne serions exposés à en être empêchés par la sur-
venue de ce que sa chère Sévigné appelle une chienne
de carrossée, puisque nous ne connaîtrions personne à
Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert de lettre
d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait
pas été appréciée de même par mes tantes Céline et
Victoire, lesquelles, ayant connu jeune fille celle
qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour marquer
cette intimité d'autrefois, que « Renée de Cambremer »,
et possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent
une chambre et la conversation mais auxquels la
réalité actuelle ne correspond pas, croyaient venger
notre affront en ne prononçant plus jamais, chez
Mme Legrandin mère, lé nom de sa fille, et se bornant
à se congratuler une fois sorties par des phrases
comme: « Je n'ai pas fait allusion à qui tu sais », « je
crois qu'on aura compris ».)

Donc nous partirions simplement de Paris par ce
train de une heure vingt-deux que je m'étais plu trop
longtemps à chercher dans l'indicateur des chemins
de fer, où il me donnait chaque fois l'émotion, presque
la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me
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60 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

figurer que je le connaissais. Comme la détermination
dans notre imagination des traits d'un bonheur tient
plutôt à l'identié des désirs qu'il nous inspire qu'à la
précision des renseignements que nous avons sur lui,
je croyais connaître celui-là dans ses détails, et je ne
doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir
spécial quand la journée commencerait à fraîchir, que
je contemplerais tel effet à l'approche d'une certaine
station; si bien que ce train, réveillant toujours en moi
les images des mêmes villes que j'enveloppais dans la
lumière de ces heures de l'après-midi qu'il traverse,
me semblait différent de tous les autres trains; et
j'avais fini, comme on fait souvent pour un être qu'on
n'a jamais vu mais dont on se plaît à s'imaginer qu'on
a conquis l'amitié, par donner une physionomie par-
ticulière et immuable à ce voyageur artiste et blond
qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais
dit adieu au pied de la cathédrale de Saint-Lô, avant
qu'il se fût éloigné vers le couchant.

Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à
aller « tout bêtement » à Balbec, elle s'arrêterait vingt-
quatre heures chez une de ses amies, de chez laquelle
je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et
aussi de façon à voir dans la journée du lendemain
l'église de Balbec, qui, avions-nous appris, était assez
éloignée de Balbec-Plage, et où je ne pourrais peut-
être pas aller ensuite au début de mon traitement de
bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi
de sentir l'objet admirable de mon voyage placé avant
la cruelle première nuit où j'entrerais dans une de-
meure nouvelle et accepterais d'y vivre. Mais il avait
fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait
arrangé de s'installer ce jour-là même à Saint-Çloud,
et elle avait pris, ou feint de prendre, toutes ses dis-
positions pour y aller directement après nous avoir
conduits à la gare, sans avoir à repasser par la maison
où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 61

pour Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le pré-
texte d'avoir beaucoup à faire dans la maison qu'elle
venait de louer et d'être à court de temps, en réalité
pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce
départ du train où, dissimulée auparavant dans les
allées et venues et des préparatifs qui n'engagent pas
définitivement, une séparation apparaît brusquement
impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus pos-
sible à éviter, concentrée tout entière dans un instant
immense de lucidité impuissante et suprême.
Pour la première fois je sentais qu'il était possible
que ma mère vécût sans moi, autrement que pour
moi, d'une autre vie. Elle allait habiter de son côté
avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma
mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence
un peu compliquée et triste. Cette séparation me déso-
lait davantage parce que je me disais qu'elle était
probablement pour ma mère le terme des déceptions
successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait
tues et après lesquelles elle avait compris la difficulté
de vacances communes; et peut-être aussi le premier
essai d'une existence à laquelle elle commençait à se
résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les
années viendraient pour mon père et pour elle, d'une
existence où je la verrais moins, où, ce qui même
dans mes cauchemars ne m'était jamais apparu, elle
serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame
qu'on verrait rentrer seule dans une maison où je ne
serais pas, demandant au concierge s'il n'y avait pas
de lettres de moi.

Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me
prendre ma valise. Ma mère essayait, pour me conso-
ler, des moyens qui lui paraissaient les plus efficaces.
Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
chagrin, elle le plaisantait doucement:

Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec
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62 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

si elle savait que c'est avec cet air malheureux qu'on
s'apprête à aller la voir ? Est-ce cela le voyageur ravi
dont parle Ruskin ? D'ailleurs, je saurai si tu as été
à la hauteur des circonstances, même loin je serai
encore avec mon petit loup. Tu auras demain une
lettre de ta maman.

Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme
Madame de Sévigné, une carte devant les yeux et ne
nous quittant pas un instant.

Puis maman cherchait à me distraire, elle me de-
mandait ce que je commanderais pour dîner, elle
admirait Françoise, lui faisait compliment d'un cha-
peau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle
les avait vus neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'im-
mense oiseau qui le surmontait, l'autre chargé de des-
sins affreux et de jais. Mais le manteau étant hors
d'usage, Françoise l'avait fait retourner et exhibait un
envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau,
il y avait longtemps que, cassé, il avait été mis au
rancart. Et, de même qu'il est quelquefois troublant
de rencontrer les raffinements vers lesquels les artistes
les plus conscients s'efforcent, dans une chanson
populaire, à la façade de quelque maison de paysan
qui fait épanouir au-dessus de la porte une rose blanche
ou soufrée juste à la place qu'il fallait de même le
nœud de velours, la coque de ruban qui eussent ravi
dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le
chapeau devenu charmant.

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie
et l'honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse
au visage de notre vieille servante ayant gagné les
vêtements que, en femme réservée mais sans bassesse,
qui sait « tenir son rang et garder sa place », elle avait
revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue
avec nous sans avoir l'air de chercher à se faire voir,
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 63

Françoise, dans le drap cerise mais passé de son
manteau et les poils sans rudesse de son collet de four-
rure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne
de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un
vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien en
place, le sentiment de l'ensemble s'est si également
répandu dans toutes les parties que la riche et désuète
singularité du costume exprime la même gravité
pieuse que les yeux, les lèvres et les mains.

On n'aurait pu parler de pensée à propos de Fran-
çoise. Elle ne savait rien, dans ce sens total où ne
rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les
rares vérités que le cœur est capable d'atteindre direc-
tement. Le monde immense des idées n'existait pas
pour elle. Mais devant la clarté de son regard, devant
les lignes délicates de ce nez, de ces lèvres, devant
tous ces témoignages absents de tant d'êtres cultivés
chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le
noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé
comme devant le regard intelligent et bon d'un chien
à qui on sait pourtant que sont étrangères toutes les
conceptions des hommes, et on pouvait se demander
s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les
paysans, des êtres qui sont comme les hommes supé-
rieurs du monde des simples d'esprit, ou plutôt qui,
condamnés par une injuste destinée à vivre parmi les
simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant,
plus naturellement, plus essentiellement apparentés
aux natures d'élite que ne le sont la plupart des gens
instruits, sont comme des membres dispersés, égarés,
privés de raison, de la famille sainte, des parents,
restés en enfance, des plus hautes intelligences, et aux-
quels comme il apparaît dans la lueur impossible
à méconnaître de leurs yeux où pourtant elle ne s'ap-
plique à rien il n'a manqué, pour avoir du talent,
que du savoir.

Ma mère, voyant que j'avais peine à contenir mes
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64 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

larmes, me disait « Régulus avait coutume dans les
grandes circonstances. Et puis ce n'est pas gentil
pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme
ta grand 'mère « Je vais être obligée de me servir de
tout le courage que tu n'as pas. » Et se rappelant que
l'affection pour autrui détourne des douleurs égoïstes,
elle tâchait de me faire plaisir en me disant qu'elle
croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait
bien, qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait
gardé, que le cocher était poli et la voiture confor-
table. Je m'efforçais-de sourire à ces détails et j'in-
clinais la tête d'un air d'acquiescement et de satis-
faction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter
avec plus de vérité le départ de Maman et c'est le
cœur serré que je la regardais comme si elle était
déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille rond
qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe
légère qu'elle avait mise à cause de cette longue course
par la pleine chaleur, et qui la faisaient autre, appar-
tenant déjà à la villa de «Montretout» où je ne la
verrais pas.

Pour éviter les crises de suffocation que me donne-
rait le voyage, le médecin m'avait conseillé de prendre
au moment du départ un peu trop de bière ou de
cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait « eu-
phorie », où le système nerveux est momentanément
moins vulnérable. J'étais encore incertain si je le
ferais, mais je voulais au moins que ma grand'mère
reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour
moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si
mon hésitation ne portait que sur l'endroit où je boirais
de l'alcool, buffet ou wagon-bar. Mais aussitôt à l'air
de blâme que prit le visage de ma grand'mère et de
pas même vouloir s'arrêter à cette idée: « Comment,
m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller
boire, dont l'exécution devenait nécessaire à prouver
ma liberté puisque son annonce verbale n'avait pu
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 65

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 5

passer sans protestation, comment, tu sais combien
je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et
voilà le conseil que tu me donnes »

Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère,
elle eut un air si désolé, si bon, en répondant « Mais
alors, va vite chercher de la bière ou une liqueur,
si cela doit te faire du bien », que je me jetai sur elle
et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que
je sentais que sans cela j'aurais un accès trop violent
et que c'est encore ce qui la peinerait le plus. Quand,
à la première station, je remontai dans notre wagon,
je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller
à Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien,
qu'au fond je m'habituerais vite à être loin de maman,
que ce train était agréable, l'homme du bar et les
employés si charmants que j'aurais voulu refaire sou-
vent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir.
Ma grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver
la même joie que moi de toutes ces bonnes nouvelles.
Elle me répondit en évitant de me regarder:
Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu,
et tourna les yeux vers la fenêtre dont nous avions
baissé le rideau qui ne remplissait pas tout le cadre
de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser sur
le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette
(comme une réclame beaucoup plus persuasive pour
une vie mêlée à la nature que celles accrochées trop
haut dans le wagon, par les soins de la Compagnie,
et représentant des paysages dont je ne pouvais pas
lire les noms) la même clarté tiède et dormante qui
faisait la sieste dans les clairières.

Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les
yeux fermés, je la voyais par moments sous son voile à
gros pois jeter un regard sur moi, puis le retirer, puis
recommencer, comme quelqu'un qui cherche à s'effor-
cer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.
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66 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui
être agréable. Et à moi pourtant ma propre voix me
donnait du plaisir, et de même les mouvements les
plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune
de mes inflexions s'attarder longtemps aux mots, je
sentais chacun de mes regards se trouver bien là où
il s'était posé et y rester au delà du temps habituel.
« Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne
peux pas dormir lis quelque chose. » Et elle me passa
un volume de Madame de Sévigné que j'ouvris, pen-
dant qu'elle-même s'absorbait dans les Mémoires de
Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans
un tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs
de prédilection. Ne bougeant pas volontiers ma tête
en ce moment et éprouvant un grand plaisir à garder
une position une fois que je l'avais prise, je restai à
tenir le volume de Madame de Sévigné sans l'ouvrir,
et je n'abaissai pas sur lui mon regard qui n'avait
devant lui que le store bleu de la fenêtre. Mais con-
templer ce store me paraissait admirable et je n'eusse
pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me dé-
tourner de ma contemplation. La couleur bleue du
store me semblait, non peut-être par sa beauté mais
par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes les
couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le
jour de ma naissance jusqu'au moment où j'avais fini
d'avaler ma boisson et où elle avait commencé de faire
son effet, qu'à côté de ce bleu du store, elles étaient
pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être
rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les
aveugles-nés qu'on opère sur le tard et qui voient
enfin les couleurs. Un vieil employé vint nous deman-
der nos billets. Les reflets argentés qu'avaient les
boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de
me charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à
côté de nous. Mais il passa dans un autre wagon, et
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 67

je songeai avec nostalgie à la vie des cheminots, les-
quels, passant tout leur temps en chemin de fer, ne
devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil
employé. Le plaisir que j'éprouvais à regarder le store
bleu et à sentir que ma bouche était à demi ouverte
commença enfin à diminuer. Je devins plus mobile; je
remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère
m'avait tendu et je pus fixer mon attention sur les
pages que je choisis çà et là. Tout en lisant je sentais
grandir mon admiration pour Madame de Sévigné.
Il ne faut pas se laisser tromper par des particula-
rités purement formelles qui tiennent à l'époque, à la
vie de salon et qui font que certaines personnes croient
qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles ont dit:
« Mandez-moi, ma bonne » ou « Ce comte me parut
avoir bien de l'esprit », ou « faner est la plus jolie
chose du monde ». Déjà Mme de Simiane s'imagine
ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit:
« M. de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et
il est fort en état d'entendre des nouvelles de sa
mort », ou « Oh mon cher marquis, que votre lettre me
plaît Le moyen de ne pas y répondre », ou encore
« Il me semble, monsieur, que vous me devez une
réponse et moi des tabatières de bergamote. Je m'en
acquitte pour huit, il en viendra d'autres. jamais
la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment
pour vous plaire. » Et elle écrit dans ce même genre
la lettre sur la saignée, sur les citrons, etc., qu'elle
se figure être des lettres de Madame de Sévigné.
Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le
dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature,
m'avait appris à en aimer les vraies beautés, qui sont
tout autres. Elles devaient bientôt me frapper d'au-
tant plus que Madame de Sévigné est une grande artiste
de la même famille qu'un peintre que j'allais rencon-
trer à Balbec et qui eut une influence si profonde sur
ma vision des choses, Elstir. Je me rendis compte à
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68 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

Balbec que c'est de la même façon que lui qu'elle nous
présente les choses, dans l'ordre de nos perceptions,
au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la
lettre où apparaît le clair de lune « Je ne pus résister
à la tentation, je mets toutes mes coiffes et casques
qui n'étaient pas nécessaires, je vais dans ce mail
dont l'air est bon comme celui de ma chambre, je
trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs,
Plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté
par-ci par-là, des hommes ensevelis tout droits contre
des arbres, etc. », je fus ravi par ce que j'eusse appelé
un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de
la même façon que lui les caractères ?) le côté Dos-
toïewski des Lettres de Madame de Sévigné.

Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère
et être resté quelques heures chez son amie, j'eus
repris seul le train, du moins je ne trouvais pas pénible
la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la passer
dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement
me tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante
activité de tous ces mouvements du train qui me
tenaient compagnie, s'offraient à causer avec moi si
je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de leurs
bruits que j'accouplais comme le son des cloches à
Combray, tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre
(entendant selon ma fantaisie d'abord quatre doubles
croches égales, puis une double croche furieusement
précipitée contre une noire) ils neutralisaient la force
centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des
pressions contraires qui me maintenaient en équilibre
et sur lesquelles mon immobilité et bientôt mon som-
meil se sentirent portés avec la même impression
rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la
vigilance de forces puissantes au sein de la nature et
de la vie, si j'avais pu pour un moment m'incarner
en quelque poisson qui dort dans la mer, promené dans
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 69

son assoupissement par les courants et la vague,
ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la
tempête.

Les levers de soleil sont un accompagnement des
longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs,
les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières
où des barques s'évertuent sans avancer. A un moment
où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon
esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre
compte si je venais ou non de dormir (et où l'incer-
titude même qui me faisait me poser la question était
en train de me fournir une réponse affirmative), dans
le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois
noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet
était d'un rose fixé, mort, qui ne changera plus,
comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a assi-
milé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du
peintre. Mais je sentais qu'au contraire cette couleur
n'était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie.
Bientôt s'amoncelèrent derrière elle des réserves de
lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat que
je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux
voir, car je le sentais en rapport avec l'existence pro-
fonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer
ayant changé de direction, le train tourna, la scène
matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre
par un village nocturne aux toits bleus de clair de
lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline de
la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles,
et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel rose
quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois,
dans la fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un
deuxième coude de la voie ferrée; si bien que je pas-
sais mon temps à courir d'une fenêtre à l'autre pour
rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents
et opposites de mon beau matin écarlate et versatile
et en avoir une vue totale et un tableau continu.
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70 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

Le paysage devint accidenté. abrupt, le train s'ar-
rêta à une petite gare entre deux montagnes. On ne
voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu'une
maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au
ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un
sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus
encore que la paysanne que j'avais tant désiré voir
apparaître quand j'errais seul du côté de Méséglise,
dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande
fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier
qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers
la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à
qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne
devait jamais voir personne que dans ces trains qui
ne s'arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons,
offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés.
Empourpré des reflets du matin, son visage était plus
rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de
vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons
de nouveau conscience de la beauté et du bonheur.
Nous oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur
substituant dans notre esprit un type de convention
que nous formons en faisant une sorte de moyenne
entre les différents visages qui nous ont plu, entre les
plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des
images abstraites qui sont languissantes et fades
parce qu'il leur manque précisément ce caractère d'une
chose nouvelle, différente de ce que nous avons connu,
ce caractère qui est propre à la beauté et au bonheur.
Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et
que nous supposons juste, car nous avons cru y faire
entrer en ligne de compte le bonheur et la beauté
quand nous les avons omis et remplacés par des syn-
thèses où d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi
que bâille d'avance d'ennui un lettré à qui on parle
d'un nouveau « beau livre», parce qu'il imagine une
sorte de composé de tous les beaux livres qu'il a lus,
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 71

tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible,
et n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'œuvre
précédents mais de quelque chose que s'être parfaite-
ment assimilé cette somme ne suffit nullement à faire
trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Dès
qu'il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le
lettré, tout à l'heure blasé, se sent de l'intérêt pour
la réalité qu'elle dépeint. Telle, étrangère aux modèles
de beauté que dessinait ma pensée quand je me trou-
vais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un
certain bonheur (seule forme, toujours particulière,
sous laquelle nous puissions connaître le goût du
bonheur), d'un bonheur qui se réaliserait en vivant
auprès d'elle. Mais ici encore la cessation momentanée
de l'Habitude agissait pour une grande part. Je fai-
sais bénéficier la marchande de lait de ce que c'était
mon être complet, apte à goûter de vives jouissances,
qui était en face d'elle. C'est d'ordinaire avec notre
être réduit au minimum que nous vivons, la plupart de
nos facultés restent endormies parce qu'elles se re-
posent sur l'habitude qui sait ce qu'il y a à faire et
n'a pas besoin d'elles. Mais par ce matin de voyage
l'interruption de la routine de mon existence, le chan-
gement de lieu et d'heure avaient rendu leur présence
indispensable. Mon habitude qui était sédentaire et
n'était pas matinale faisait défaut, et toutes mes
facultés étaient accourues pour la remplacer, rivali-
sant entre elles de zèle s'élevant toutes, comme des
vagues, à un même niveau inaccoutumé de la plus
basse à la plus noble, de la respiration, de l'appétit,
et de la circulation sanguine à la sensibilité et à l'ima-
gination. Je ne sais si, en me faisant croire que cette
fille n'était pas pareille aux autres femmes, le charme
sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais elle le leur
rendait. La vie m'aurait paru délicieuse si seulement
j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'ac-
compagner jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au
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72 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d'elle,
ayant ma place dans sa pensée. Elle m'aurait initié
aux charmes de la vie rustique et des premières heures
du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner du café
au lait. J'avais besoin d'être remarqué d'elle. Elle ne
me vit pas, je l'appelai. Au-dessus de son corps très
grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu'elle
avait l'air d'être vue à travers un vitrail illuminé. Elle
revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes yeux
de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil
qu'on pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à
venir tout près de vous, se laissant regarder de près,
vous éblouissant d'or et de rouge. Elle posa sur moi
son regard perçant, mais comme les employés fermaient
les portières, le train se mit en marche; je la vis quitter
la gare et reprendre le sentier, il faisait grand jour
maintenant: je m'éloignais de l'aurore. Que mon
exaltation eût été produite par cette fille, ou au con-
traire eût causé la plus grande partie du plaisir que
j'avais eu à me trouver près d'elle, en tout cas elle
était si mêlée à lui que mon désir de la revoir était
avant tout le désir moral de ne pas laisser cet état
d'excitation périr entièrement, de ne pas être séparé
à jamais de l'être qui y avait, même à son insu, parti-
cipé. Ce n'est pas seulement que cet état fût agréable.
C'est surtout que (comme la tension plus grande d'une
corde ou la vibration plus rapide d'un nerf produit
une sonorité ou une couleur différente) il donnait une
autre tonalité à ce que je voyais, il m'introduisait
comme acteur dans un univers inconnu et infiniment
plus intéressant; cette belle fille que j'apercevais
encore, tandis que le train accélérait sa marche, c'était
comme une partie d'une vie autre que celle que je
connaissais, séparée d'elle par un liséré, et où les
sensations qu'éveillaient les objets n'étaient plus les
mêmes; et d'où sortir maintenant eût été comme
mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 73

sentir du moins attaché à cette vie, il eût suffi que
j'habitasse assez près de la petite station pour pouvoir
venir tous les matins demander du café au lait à cette
paysanne. Mais, hélas elle serait toujours absente de
l'autre vie vers laquelle je m'en allais de plus en-plus
vite et que je ne me résignais à accepter qu'en com-
binant des plans qui me permettraient un jour de
reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même
gare, projet qui avait aussi l'avantage de fournir un
aliment à la disposition intéressée, active, pratique,
machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle de
notre esprit car il se détourne volontiers de l'effort
qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon
générale et désintéressée, une impression agréable que
nous avons eue. Et comme d'autre part nous voulons
continuer à penser à elle, il préfère l'imaginer dans
l'avenir, préparer habilement les circonstances qui
pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend rien
sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer
en nous-même et nous permet d'espérer la recevoir de
nouveau du dehors.

Certains noms de villes, Vézelay ou Chartres, Bourges
ou Beauvais, servent à désigner, par abréviation, leur
église principale. Cette acception partielle où nous le
prenons si souvent finit s'il s'agit de lieux que
nous ne connaissons pas encore par sculpter le nom
tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire
entrer l'idée de la ville de la ville que nous n'avons
jamais vue lui imposera comme un moule
les mêmes ciselures, et du même style, en fera une
sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une
station de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en
lettres blanches sur un avertisseur bleu, que je lus le
nom, presque de style persan, de Balbec. Je traversai
vivement la gare et le boulevard qui y aboutissait, je
demandai la grève pour ne voir que l'église et la mer;
on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais
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74 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

dire. Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trou-
vais, n'était ni une plage ni un port. Certes, c'était
bien dans la mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon
la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail de
cette église qui était à quelques mètres de moi racon-
tait la découverte; c'était bien de falaises battues par
les flots qu'avait été tirée la pierre de la nef et des
tours. Mais cette mer, qu'à cause de cela j'avais ima-
ginée venant mourir au pied du vitrail, était à plus
de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté
de sa coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu
qu'il était lui-même une âpre falaise normande où
s'amassaient les grains, où tournoyaient les oiseaux,
je m'étais toujours représenté comme recevant à sa
base la dernière écume des vagues soulevées, il se
dressait sur une place où était l'embranchement de
deux lignes de tramways, en face d'un Café qui por-
tait, écrit en lettres d'or, le mot: « Billard »; il se
détachait sur un fond de maisons aux toits desquelles
ne se mêlait aucun mât. Et l'église entrant dans
mon attention avec le Café, avec le passant à qui
il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où
j'allais retourner faisait un avec tout le reste, sem-
blait un accident, un produit de cette fin d'après-midi
dans laquelle la coupe moelleuse et gonflée sur le ciel
était comme un fruit dont la même lumière qui bai-
gnait les cheminées des maisons mûrissait la peau rose,
dorée et fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à
la signification éternelle des sculptures, quand je
reconnus les Apôtres dont j'avais vu les statues mou-
lées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de
la Vierge, devant la baie profonde du porche, m'at-
tendaient comme pour me faire honneur. La figure
bienveillante, camuse et douce, le dos voûté, ils sem-
blaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
l'Alleluia d'un beau jour. Mais on s'apercevait que
leur expression était immuable comme celle d'un
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 75

mort et ne se modifiait que si on tournait autour d'eux,
Je me disais: c'est ici, c'est l'église de Balbec. Cette
place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu du
monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu
jusqu'ici c'était des photographies de cette église, et,
de ces Apôtres, de cette Vierge du porche si célèbres,
les moulages seulement. Maintenant c'est l'église elle-
même, c'est la statue elle-même, ce sont elles; elles,
les uniques, c'est "bien plus.

C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune
homme, un jour d'examen ou de duel, trouve le fait
sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il a tirée, bien
peu de chose quand il pense aux réserves de science
et de courage qu'il possède et dont il aurait voulu
faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la
Vierge du Porche hors des reproductions que j'en
avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes
qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les
détruisait, idéale, ayant une valeur universelle,
s'étonnait de voir la statue qu'il avait mille fois
sculptée réduite maintenant à sa propre apparence
de pierre, occupant par rapport à la portée de mon
bras une place où elle avait pour rivales une affiche
électorale et la pointe de ma canne, enchaînée à la
Place, inséparable du débouché de la grand'rue, ne
pouvant fuir les regards du café et du bureau d'om-
nibus, recevant sur son visage la moitié du rayon de
soleil couchant et bientôt, dans quelques heures,
de la clarté du réverbère – dont le bureau du Comp-
toir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée, en
même temps que cette succursale d'un établisse-
ment de crédit, par le relent des cuisines du pâtissier,
soumise à la tyrannie du Particulier au point que, si
j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une
existence générale et d'une intangible beauté, la Vierge
de Balbec, l'unique (ce qui, hélas! voulait dire la seule),
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76 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

qui, sur son corps encrassé de la même suie que les mai-
sons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire, montré
à tous les admirateurs venus là pour la contempler la
trace de mon morceau de craie et les lettres de mon
nom, et c'était elle enfin, l'oeuvre d'art immortelle et
si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée
ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de
pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter
les rides. L'heure passait, il fallait retourner à la gare
où je devais attendre ma grand'mère et Françoise
pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me rappelais
ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann:
« C'est délicieux, c'est aussi beau que Sienne. » Et
n'accusant de ma déception que des contingences, la
mauvaise disposition où j'étais, ma fatigue, mon inca-
pacité de savoir regarder, j'essayais de me consoler
en pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes
pour moi, que je pourrais prochainement peut-être
pénétrer, comme au milieu d'une pluie de perles, dans
le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé,
traverser le reflet verdissant et rose qui baignait
Pont-Aven; mais pour Balbec, dès que j'y étais entré,
ç'avait été comme si j'avais entr'ouvert un nomqu"il
eût fallu tenir hermétiquement clos et où, profitant
de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là,
un tramway, un café, les gens qui passaient sur la
place, la succursale du Comptoir d'Escompte, ces
images, irrésistiblement poussées par une pression
externe et une force pneumatique, s'étaient engouf-
frées à l'intérieur des syllabes qui, refermées sur vous,
les laissaient maintenant encadrer le porche de l'église
persane et ne cesseraient plus de les contenir.
Dans le petit chemin de fer d'intérêt local qui devait
nous conduire à Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'-
mère mais l'y retrouvai seule car elle avait imaginé
de faire partir avant elle, pour que tout fût préparé
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 77

d'avance (mais lui ayant donné un renseignement faux
n'avait réussi qu'à faire partir dans une mauvaise
direction), Françoise qui en ce moment sans s'en
douter filait à toute vitesse sur Nantes et se réveillerait
peut-être à Bordeaux. A peine fus-je assis dans le
wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et
par la chaleur persistante de l'après-midi (la première,
hélas me permettant de voir en plein sur le visage
de ma grand'mère combien la seconde l'avait fatiguée),
elle me demanda « Eh bien, Balbec ? » avec un sourire
si ardemment éclairé par l'espérance du grand plaisir
qu'elle pensait que j'avais éprouvé, que je n'osai pas
lui avouer tout d'un coup ma déception. D'ailleurs,
l'impression que mon esprit avait recherchée m'occu-
pait moins au fur et à mesure que se rapprochait le
lieu auquel mon corps aurait à s'accoutumer. Au
terme, encore éloigné de plus d'une heure, de ce
trajet, je cherchais à imaginer le directeur de l'hôtel
de Balbec pour qui j'étais, en ce moment, inexistant,
et j'aurais voulu me présenter à lui dans une compa-
gnie plus prestigieuse que celle de ma grand'mère qui
allait certainement lui demander des rabais. Il m'ap-
paraissait empreint d'une morgue certaine, mais très
vague de contours.

A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait
à l'une des stations qui précédaient Balbec-Plage et
dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville,
Pont-à-Couleuvre, Arambouville, Saint-Mars-le-Vieux,
Hermonville, Maineville) me semblaient étranges, alors
que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport
avec les noms de certaines localités qui étaient voi-
sines de Combray. Mais à l'oreille d'un musicien deux
motifs, matériellement composés de plusieurs des
mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressem-
blance, s'ils diffèrent par la couleur de l'harmonie et
de l'orchestration. De même, rien moins que ces tristes
noms faits de sable, d'espace trop aéré et vide, et de
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78 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

sel, au-dessus desquels le mot ville s'échappait comme
vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser à ces
autres noms de Roussainville ou de Martainville, qui
parce que je les avais entendu prononcer si souvent
par ma grand'tante à table, dans la « salle », avaient
acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-
être mélangés des extraits du goût des confitures, de
l'odeur du feu de bois et du papier d'un livre de Ber-
gotte, de la couleur de grès de la maison d'en face,
et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent,
comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire,
conservent leur vertu spécifique à travers les couches
superposées de milieux différents qu'ils ont à franchir
avant d'atteindre jusqu'à la surface.

C'était, dominant la mer lointaine du haut de leur
dune, ou s'accommodant déjà pour la nuit au pied
de collines d'un vert cru et d'une forme désobligeante,
comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel où l'on
vient d'arriver, composées de quelques villas que
prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un
casino dont le drapeau claquait au vent fraîchissant,
évidé et anxieux, de petites stations qui me montraient
pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me
les montraient par leur dehors des joueurs de tennis
en casquettes blanches, le chef de gare vivant là, près
de ses tamaris et de ses roses, une dame, coiffée d'un
« canotier », qui, décrivant le tracé quotidien d'une vie
que je ne connaîtrais jamais, rappelait son lévrier qui
s'attardait, et rentrait dans son chalet où la lampe était
déjà allumée et qui blessaient cruellement de ces
images étrangement usuelles et dédaigneusement fami-
lières mes regards inconnus et mon cœur dépaysé.
Mais combien ma souffrance s'aggrava quand nous
eûmes débarqué dans le hall du Grand-Hôtel de Balbec,
en face de l'escalier monumental qui imitait le marbre,
et pendant que ma grand'mère, sans souci d'accroître
l'hostilité et le mépris des étrangers au milieu desquels
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 79

nous allions vivre, discutait les « conditions » avec le
directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix
pleines de cicatrices (qu'avait laissées l'extirpation sur
l'une, de nombreux boutons, sur l'autre des divers
accents dus à des origines lointaines et à une enfance
cosmopolite), au smoking de mondain, au regard de
psychologue, prenant généralement, à l'arrivée de
l'« omnibus », les grands seigneurs pour des râleux et
les rats d'hôtels pour des grands seigneurs. Oubliant
sans doute que lui-même ne touchait pas cinq cents
francs d'appointements mensuels, il méprisait profon-
dément les personnes pour qui cinq cents francs ou
plutôt comme il disait « vingt-cinq louis » est « une
somme » et les considérait comme faisant partie d'une
race de parias à qui n'était pas destiné le Grand-Hôtel.
Il est vrai que, dans ce Palace même, il y avait des
gens qui ne payaient pas très cher tout en étant
estimés du directeur, à condition que celui-ci fût cer-
tain qu'ils regardaient à dépenser non.pas par pauvreté
mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au
prestige, puisqu'elle est un vice et peut par conséquent
se rencontrer dans toutes les situations sociales. La
situation sociale était la seule chose à laquelle le direc-
teur fît attention, la situation sociale, ou plutôt les
signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle était
élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans
le hall, de porter des knickerbockers, un paletot à
taille, et de sortir un cigare ceint de pourpre et d'or
d'un étui en maroquin écrasé (tous avantages, hélas 1
qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos com-
merciaux d'expressions choisies, mais à contresens.
Tandis que j'entendais ma grand'mère, sans se
froisser qu'il l'écoutât son chapeau sur la tête et tout
en sifflotant, lui demander avec une intonation arti-
ficielle « Et quels sont. vos prix ?. Oh! beaucoup
trop élevés pour mon petit budget », attendant sur
une banquette, je me réfugiais au plus profond de
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80 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

moi-même, je m'efforçais d'émigrer dans les pensées
éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant,
à la surface de mon corps insensibilisée comme l'est
celle des animaux qui par inhibition font les morts
quand on les blesse afin de ne pas trop souffrir
dans ce lieu où mon manque total d'habitude m'était
rendu plus sensible encore par la vue de celle que
semblaient en avoir au même moment une dame élé-
gante à qui le directeur témoignait son respect en
prenant des familiarités avec le petit chien dont elle
était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau,
rentrait en demandant « s'il avait des lettres », tous
ces gens pour qui c'était regagner leur home que de
gravir les degrés en faux marbre. Et en même temps
le regard de Minos, Éaque et Rhadamante (regard
dans lequel je plongeai mon âme dépouillée, comme
dans un inconnu où plus rien ne la protégeait) me fut
jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés
peut-être dans l'art de « recevoir », portaient le titre
de « chefs de réception » plus loin, derrière un vitrage
clos, des gens étaient assis dans un salon de lecture
pour la description duquel il m'aurait fallu choisir
dans le Dante, tour à tour les couleurs qu'il prête au
Paradis et à l'Enfer, selon que je pensais au bonheur
des élus qui avaient le droit d'y lire en toute tran-
quillité, ou à la terreur que m'eût causée ma grand'-
mère si dans son insouci de ce genre d'impressions
elle m'eût ordonné d'y pénétrer.

Mon impression de solitude s'accrut encore un
moment après. Comme j'avais avoué à ma grand'mère
que je n'étais pas bien, que je croyais que nous allions
être obligés de revenir à Paris, sans protester elle avait
dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi
bien si nous partions que si nous restions (et que je
sus ensuite m'être toutes destinées, Françoise ayant
avec elle des affaires qui m'eussent manqué) en l'at-
tendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 81

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 6

encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur
d'appartement et où était encore ouverts la boutique
du coiffeur et le salon d'un pâtissier chez lequel des
habitués prenaient des glaces, devant la statue de
Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de
plaisir que son image au milieu d'un « illustré » peut
en procurer au malade qui le feuillette dans le cabinet
d'attente d'un chirurgien. Je m'étonnais qu'il y eût
des gens assez différents de moi pour que, cette pro-
menade dans la ville, le directeur eût pu me la con-
seiller comme une distraction, et aussi pour que le lieu
de supplice qu'est une demeure nouvelle pût paraître
à certains « un séjour de délices » comme disait le
prospectus de l'hôtel, qui pouvait exagérer mais
pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il
flattait les goûts. Il est vrai qu'il invoquait, pour la
faire venir au Grand-Hôtel de Balbec, non seulement
« la chère exquise » et le « coup d'œil féerique des
jardins du Casino » mais encore les « arrêts de Sa
Majesté la Mode, qu'on ne peut violer impunément
sans passer pour un béotien, ce à quoi aucun homme
bien élevé ne voudrait s'exposer ». Le besoin que
j'avais de ma grand'mère était grandi par ma crainte
de lui avoir causé une désillusion. Elle devait être
découragée, sentir que si je ne supportais pas cette
fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût me
faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le
directeur vint lui-même pousser un bouton: et un
personnage encore inconnu de moi, qu'on appelait
« lift » (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel où
serait le lanternon d'une église normande, était ins-
tallé comme un photographe derrière son vitrage ou
comme un organiste dans sa chambre), se mit à des-
cendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil domestique,
industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le
long d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme
de la nef commerciale. A chaque étage, des deux côtés
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82 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

de petits escaliers de communication, se dépliaient en
éventail de sombres galeries, dans lesquelles, portant
un traversin, passait une femme de chambre. J'ap-
pliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule
le masque de mes rêves les plus passionnés, mais lisais
dans son regard tourné vers moi l'horreur de mon
néant. Cependant pour dissiper, au cours de l'inter-
minable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais
à traverser en silence le mystère de ce clair-obscur
sans poésie, éclairé d'une seule rangée verticale de
verrières que faisait l'unique water-closet de chaque
étage, j'adressai la parole au jeune organiste, artisan
de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel
continuait à tirer les registres de son instrument et
à pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir autant de
place, de lui donner tellement de peine, et lui deman-
dai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art à
l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus
que manifester de la curiosité, je confessai ma prédi-
lection. Mais il ne me répondit pas, soit étonnement
de mes paroles, attention à son travail, souci de l'éti-
quette, dureté de son ouie, respect du lieu, crainte du
danger, paresse d'intelligence ou consigne du directeur.
Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression
de la réalité de ce qui nous est extérieur, que le chan-
gement de la position, par rapport à nous, d'une per-
sonne même insignifiante, avant que nous l'ayons
connue, et après. J'étais le même homme qui avait
pris à la fin de l'après-midi le petit chemin de fer de
Balbec, je portais en moi la même âme. Mais dans
cette âme, à l'endroit où, à six heures, il y avait avec
l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son
personnel, une attente vague et craintive du moment
où j'arriverais, se trouvaient maintenant les boutons
extirpés dans la figure du directeur cosmopolite (en
réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il fût comme
il disait parce qu'il employait toujours des expressions
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 83

qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles
étaient vicieuses « d'originalité roumaine ») son
geste pour sonner le lift, le lift lui-même, toute une
frise de personnages de guignol sortis de cette boîte
de Pandore qu'était le Grand-Hôtel, indéniables, ina-
movibles, et, comme tout ce qui est réalisé, stérili-
sants. Mais du moins ce changement dans lequel je
n'étais pas intervenu me prouvait qu'il s'était passé
quelque chose d'extérieur à moi si dénuée d'intérêt
que cette chose fût en soi et j'étais comme le voya-
geur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant
une course, constate que les heures sont passées quand
il le voit derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais
la fièvre; je me serais bien couché, mais je n'avais
rien de ce qu'il eût fallu pour cela. J'aurais voulu au
moins m'étendre un instant sur le lit, mais à quoi bon
puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet en-
semble de sensations qui est pour chacun de nous son
corps conscient, sinon son corps matériel, et puisque
les objets inconnus qui l'encerclaient, en le forçant à
mettre ses perceptions sur le pied permanent d'une
défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi
réduite et incommode (même si j'avais allongé mes
jambes) que celle du cardinal La Balue dans la cage
où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
notre attention qui met des objets dans une chambre,
et l'habitude qui les en retire, et nous y fait de la
place. De la place, il n'y en avait pas pour moi dans
ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement),
elle était pleine de choses qui, ne me connaissant pas,
me rendirent le coup d'œiî méfiant que je leur jetai
et, sans tenir aucun compte de mon existence, témoi-
gnèrent que je dérangeais le train-train de la leur.
La pendule – alors qu'à la maison je n'entendais la
mienne que quelques secondes par semaine, seule-
ment quand je sortais d'une profonde méditation –
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84 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

continua sans s'interrompre un instant à tenir dans
une langue inconnue des propos qui devaient être
désobligeants pour moi, car les grands rideaux violets
l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude
analogue à celle des gens qui haussent les épaules
pour montrer que la vue d'un tiers les irrite. Ils don-
naient à cette chambre si haute un caractère quasi
historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat
du duc de Guise, et plus tard à une visite de touristes
conduits par un guide de l'agence Cook, mais nulle-
ment à mon sommeil. J'étais tourmenté par la pré-
sence de petites bibliothèques à vitrines, qui couraient
le long des murs, mais surtout par une grande glace
à pieds, arrêtée en travers de la pièce et avant le départ
de laquelle je sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de
détente possible. Je levais à tout moment mes regards
que les objets de ma chambre de Paris ne gênaient
pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car
ils n'étaient plus que des annexes de mes organes,
un agrandissement de moi-même vers le plafond
surélevé de ce belvédère situé au sommet de l'hôtelet
que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque
dans cette région plus intime que celle où nous voyons
et où nous entendons, dans cette région où nous éprou-
vons la qualité des odeurs, c'était presque à l'intérieur
de mon moi que celle du vétiver venait pousser dans
mes derniers retranchements son offensive, à laquelle
j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et inces-
sante d'un reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers,
plus de chambre, plus de corps que menacé par les
ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque dans les
os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.
Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon
cœur refoulé s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.
Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle
revêtait à la maison chaque fois que l'un de nous était
malade (parce qu'elle s'y sentait plus à l'aise, disait-elle,
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 85

attribuant toujours à ce qu'elle faisait des mobiles
égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour nous
veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit
de religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là,
la bonté qu'elles ont, le mérite qu'on leur trouve et
la reconnaissance qu'on leur doit augmentent encore
l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre, de
se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pen-
sées, de son propre désir de vivre, je savais, quand
j'étais avec ma grand'mère, si grand chagrin qu'il y
eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié plus vaste
encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon
vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir
de conservation et d'accroissement de ma propre vie
autrement fort que celui que j'avais de moi-même
et mes pensées se prolongeaient en elle sans subir de
déviation parce qu'elles passaient de mon esprit
dans le sien sans changer de milieu, de personne. Et
comme quelqu'un qui veut nouer sa cravate devant
une glace sans comprendre que le bout qu'il voit n'est
pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,
ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dan-
sante d'un insecte trompé par l'apparence du corps
comme on l'est dans ce monde où nous ne percevons
pas directement les âmes, je me jetai dans les bras
de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa
figure comme si j'accédais ainsi à ce cœur immense
qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais ainsi ma bouche col-
lée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque chose
de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l'im-
mobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant
qui tette.

Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage
découpé comme un beau nuage ardent et calme, der-
rière lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout
ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût, un
peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être
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86 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé, si
sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux che-
veux à peine.gris avec autant de respect, de précau-
tion et de douceur que si j'y avais caressé sa bonté.
Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
épargnait une, et dans un moment d'immobilité et de
calme pour mes membres fatigués quelque chose de
si délicieux, que quand, ayant vu qu'elle voulait
m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste
de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller
moi-même, elle arrêta d'un regard suppliant mes
mains qui touchaient aux premiers boutons de ma
veste et de mes bottines.

Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie
pour ta grand'mère. Et surtout ne manque pas de
frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette
nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est très
mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le,
pour voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups -que
une semaine plus tard quand je fus souffrant je renou-
velai pendant quelques jours tous les matins parce
que ma grand'mère voulait me donner du lait de bonne
heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était
réveillée pour qu'elle n'attendît pas et pût, tout
de suite après, se rendormir je risquais trois petits
coups, timidement, faiblement, distinctement malgré
tout, car si je craignais d'interrompre son sommeil
dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi,
je n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier
un appel qu'elle n'aurait pas distingué d'abord et que
je n'oserais pas renouveler. Et à peine j'avais frappé
mes coups que j'en entendais trois autres, d'une into-
nation différente de ceux-là, empreints d'une calme
autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté
et qui disaient: « Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans
quelques instants je serai là »; et bientôt après ma
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 87

grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu peur
qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin
qui avait frappé; elle riait

Confondre les coups de mon pauvre chou avec
d'autres, mais entre mille sa grand'mère les reconnaî-
trait Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres au monde
qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi partagés
entre la crainte de me réveiller et de ne pas être
compris ? Mais quand même elle se contenterait d'un
grattement on reconnaîtrait tout de suite sa petite
souris, surtout quand elle est aussi unique et à plaindre
que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment
qui hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous
ses manèges.

Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie
de l'hôtel, le soleil était déjà installé sur les toits comme
un couvreur matinal qui commence tôt son ouvrage
et l'accomplit en silence pour ne pas réveiller la ville
qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait
paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps
qu'il ferait, que ce n'était pas la peine que j'allasse
jusqu'à la fenêtre, qu'il y avait de la brume sur la
mer, si la boulangerie était déjà ouverte, quelle était
cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel
personne n'assiste, petit morceau de vie qui n'était
qu'à nous deux, que j'évoquerais volontiers dans la
journée devant Françoise ou des étrangers en parlant
du brouillard à couper au couteau qu'il y avait eu le
matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir
acquis, mais d'une marque d'affection reçue par moi
seul; doux instant matinal qui s'ouvrait comme une
symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups
auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie, deve-
nue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les
anges, répondait par trois autres coups, ardemment
attendus, deux fois répétés, et où elle savait trans-
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88 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

porter l'âme de ma grand'mère tout entière et la pro-
messe de sa venue, avec une allégresse d'annonciation
et une fidélité musicale. Mais cette première nuit d'ar-
rivée, quand ma grand'mère m'eût quitté, je recom-
mençai à souffrir, comme j'avais déjà souffert à Paris
au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi
que j'avais qu'ont tant d'autres de coucher dans
une chambre inconnue, peut-être cet effroi n'est-il que
la forme la plus humble, obscure, organique, presque
inconsciente, de ce grand refus désespéré qu'opposent
les choses qui constituent le meilleur de notre vie
présente à ce que nous revêtions mentalement de notre
acceptation la formule d'un avenir où elles ne figurent
pas; refus qui était au fond de l'horreur que m'avait fait
si souvent éprouver la pensée que mes parents mour-
raient un jour, que les nécessités de la vie pourraient
m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à
me fixer définitivement dans un pays où je ne rever-
rais plus jamais mes amis; refus qui était encore au
fond de la difficulté que j'avais à penser à ma propre
mort ou à une survie comme celle que Bergotte pro-
mettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle je
ne pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts,
mon caractère qui ne se résignaient pas à l'idée de ne
plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni
d'une éternité où ils ne seraient plus.

Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais
particulièrement souffrant: « Vous devriez partir pour
ces délicieuses îles de l'Océanie, vous verrez que vous
n'en reviendrez plus », j'aurais voulu lui répondre:
« Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus. » Et
pourtant ma raison me disait « Qu'est-ce que cela peut
faire, puisque tu n'en seras pas affligé? Quand Monsieur
Swann te dit que tu ne reviendras pas, il entend
par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu
ne le voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux. »
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 89

Car ma raison savait que l'habitude l'habitude qui
allait assumer maintenant l'entreprise de me faire
aimer ce logis inconnu, de changer de place la glace,
la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule se
charge aussi bien de nous rendre chers les compagnons
qui nous avaient déplu d'abord, de donner une autre
forme aux visages, de rendre sympathique le son d'une
voix, de modifier l'inclination des cœurs. Certes ces
amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour
trame l'oubli des anciennes; mais justement ma raison
pensait que je pouvais envisager sans terreur la pers-
pective d'une vie où je serais à jamais séparé d'êtres
dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une con-
solation qu'elle offrait à mon cœur une promesse
d'oubli qui ne faisait au contraire qu'affoler son déses-
poir. Ce n'est pas que notre cœur ne doive éprouver
lui aussi, quand la séparation sera consommée, les
effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il
continuera de souffrir. Et la crainte d'un avenir où
nous seront enlevés la vue et l'entretien de ceux que
nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui notre
plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'ac-
croît si à la douleur d'une telle privation nous pensons
que s'ajoutera ce qui pour nous semble actuellement
plus cruel encore ne pas la ressentir comme une dou-
leur, y rester indifférent; car alors notre moi serait
changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos
parents, de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait
plus autour de nous, mais notre affection pour eux;
elle aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur
dont elle est aujourd'hui une notable part, que nous
pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont
la pensée nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc
une vraie mort de nous-même, mort suivie, il est vrai,
de résurrection;^ mais en un moi différent et jusqu'à
l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de l'an-
cien moi condamnées à mourir. Ce sont elles même
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90 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

les plus chétives, comme les obscurs attachements aux
dimensions, à l'atmosphère d'une chambre qui
s'effarent et refusent, en des rébellions où il faut voir
un mode secret, partiel, tangible et vrai de la résis-
tance à la mort, de la longue résistance désespérée et
quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle
qu'elle s'insère dans toute la durée de notre vie, déta-
chant de nous à chaque moment des lambeaux de
nous-même sur la mortification desquels des cellules
nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse
comme était la mienne, c'est-à-dire chez qui les inter-
médiaires, les nerfs, remplissent mal leurs fonctions,
n'arrêtent pas dans sa route vers la conscience, mais
y laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante,
innombrable et douloureuse, la plainte des plus
humbles éléments du moi qui vont disparaître, l'an-
xieuse alarme que j'éprouvais sous ce plafond inconnu
et trop haut n'était que la protestation d'une amitié
qui survivait en moi pour un plafond familier et bas.
Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre ayant
pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie
auraient, sous le nom d'Habitude, accompli leur
œuvre double); mais jusqu'à son anéantissement,
chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là sur-
tout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il
n'y avait plus de place pour elle, elle se révoltait, elle
me torturait du cri de ses lamentations chaque fois que
mes regards, ne pouvant se détourner de ce qui les
blessait, essayaient de se poser au plafond inaccessible.
Mais le lendemain matin – après qu'un domes-
tique fut venu m'éveiller et m'apporter de l'eau chaude,
et pendant que je faisais ma toilette et essayais vaine-
ment de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui
ne pouvaient me servir à rien, quelle joie, pensant
déjà au plaisir du déjeuner et de la promenade, de
voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 91

bibliothèques, comme dans les hublots d'une cabine
de navire, la mer nue, sans ombrages et pourtant à
l'ombre sur une moitié de son étendue que délimitait
une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des
sauteurs sur un tremplin. A tous moments, tenant à
la main la serviette raide et empesée où était écrit
le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais d'inutiles
efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre
jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant
et montagneux et sur les sommets neigeux de ses
vagues en pierre d'émeraude çà et là polie et trans-
lucide, lesquelles avec une placide violence et un
froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler
l'écoulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajou-
tait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais
ensuite me mettre chaque matin comme au carreau
d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir
si pendant la nuit s'est rapprochée ou éloignée une
chaîne désirée ici ces collines de la mer qui, avant
de revenir vers nous en dansant, peuvent reculer si
loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine
sablonneuse que j'apercevais à une grande distance
leurs premières ondulations, dans un lointain trans-
parent, vaporeux et bleuâtre comme ces glaciers qu'on
voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil
riait sur ces flots d'un vert aussi tendre que celui que
conserve aux prairies alpestres (dans les montagnes
où le soleil s'étale çà et là comme un géant qui en
descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes)
moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la
lumière. Au reste, dans cette brèche que la plage et
les flots pratiquent au milieu du monde pour du reste
y faire passer, pour y accumuler la lumière, c'est elle
surtout, selon la direction d'où elle vient et que suit
notre œil, c'est elle qui déplace et situe les vallonne-
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92 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

ments de la mer. La diversité de l'éclairage ne modifie
pas moins l'orientation d'un lieu, ne dresse pas moins
devant nous de nouveaux buts qu'il nous donne le
désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement
et effectivement parcouru en voyage. Quand, le matin,
le soleil venait de derrière l'hôtel, découvrant devant
moi les grèves illuminées jusqu'aux premiers contre-
forts de la mer, il semblait m'en montrer un autre
versant et m'engager à poursuivre, sur la route tour-
nante de ses rayons, un voyage immobile et varié à
travers les plus beaux sites du paysage accidenté des
heures. Et dès ce premier matin le soleil me désignait
au loin, d'un doigt souriant, ces cimes bleues de la mer
qui n'ont de nom sur aucune carte géographique, jus-
qu'à ce qu'étourdi de sa sublime promenade à la sur-
face retentissante et chaotique de leurs crêtes et de
leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent
dans ma chambre, se prélassant sur le lit défait et
égrenant ses richesses sur le lavabo mouillé, dans la
malle ouverte, où par sa splendeur même et son luxe
déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.
Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la
grande salle à manger tandis que nous déjeunions
et que, de la gourde de cuir d'un citron, nous répandions
quelques gouttes d'or sur deux soles qui bientôt
laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare
il parut cruel à ma grand'mère de n'en pas sentir
le souffle yivifiant à cause du châssis transparent
mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de la
plage tout en nous la laissant entièrement voir et
dans lequel le ciel entrait si complètement que son
azur avait l'air d'être la couleur des fenêtres et ses
nuages blancs un défaut du verre. Me persuadant
que j'étais « assis sur le môle ou au fond du « bou-
doir dont parle Baudelaire, je me demandais si son
« soleil rayonnant sur la mer ce n'était pas bien
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 93

différent du rayon du soir, simple et superficiel comme
un trait doré et tremblant celui qui en ce moment
brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter,
devenir blonde et laiteuse comme de la bière, écu-
mante comme du lait, tandis que par moments s'y
promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que
quelque dieu semblait s'amuser à déplacer en bou-
geant un miroir dans le ciel. Malheureusement ce
n'était pas seulement par son aspect que différait de
la « salle de Combray donnant sur les maisons d'en
face, cette salle à manger de Balbec, nue, emplie de
soleil vert comme l'eau d'une piscine, et à quelques
mètres de laquelle la marée pleine et le grand jour
élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart
indestructible et mobile d'émeraude et d'or. A Com-
bray, comme nous étions connus de tout le monde,
je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains
de mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas
encore assez âgé et j'étais resté trop sensible pour
avoir renoncé au désir de plaire aux êtres et de les
posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble
qu'aurait éprouvée un homme du monde à l'égard des
personnes qui déjeunaient dans la salle à manger, ni
des jeunes gens et des jeunes filles passant sur la digue,
avec lesquels je souffrais de penser que je ne pourrais
pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne
s'occupant que de ma santé, leur avait adressé la
demande, humiliante pour moi, de m'agréer comme
compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour
se rendre raquette en mains à un terrain de tennis,
ou montassent sur des chevaux dont les sabots me
piétinaient le cœur, je les regardais avec une curiosité
passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage
où les proportions sociales sont changées, je suivais
tous leurs mouvements à travers la transparence de
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94 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

cette grande baie vitrée qui laissait passer tant de
lumière. Mais elle interceptait le vent et c'était un
défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant sup-
porter l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure
d'air, ouvrit subrepticement un carreau et fit envoler
du même coup, avec les menus, les journaux, voiles
et casquettes de toutes les personnes qui étaient en
train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle
céleste, restait calme et souriante comme sainte Blan-
dine, au milieu des invectives qui, augmentant mon
impression d'isolement et de tristesse, réunissaient con-
tre nous les touristes méprisants, dépeignés et furieux.
Pour une certaine partie ce qui, à Balbec, don-
nait à la population, d'ordinaire banalement riche et
cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de grand luxe, un
caractère régional assez accentué ils se composaient
de personnalités éminentes des principaux départe-
ments de cette partie de la France, d'un premier pré-
sident de Caen, d'un bâtonnier de Cherbourg, d'un
grand notaire du Mans qui, à l'époque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient
disséminés en tirailleurs ou comme des pions au jeu
de dames, venaient se concentrer dans cet hôtel. Ils
y conservaient toujours les mêmes chambres, et, avec
leurs femmes qui avaient des prétentions à l'aristo-
cratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient
adjoints un grand avocat et un grand médecin de
Paris qui le jour du départ leur disaient:

Ah c'est vrai, vous ne prenez pas le même train
que nous, vous êtes privilégiés, vous serez rendus pour
le déjeuner.

Comment, privilégiés ? Vous qui habitez la capi-
tale, Paris, la grande ville, tandis que j'habite un
pauvre chef-lieu de cent mille âmes, il est vrai cent
deux mille au dernier recensement; mais qu'est-ce à
côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent
mille ? et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat
du monde parisien ?
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 95

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans
y mettre d'aigreur, car c'étaient des lumières de leur
province qui auraient pu comme d'autres venir à
Paris on avait plusieurs fois offert au premier pré-
sident de Caen un siège à la Cour de cassation
mais avaient préféré rester sur place, par amour de
leur ville, ou de l'obscurité, ou de la gloire, ou parce
qu'ils étaient réactionnaires, et pour l'agrément des
relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-
lieu.

Car comme la baie de Balbec était un petit uni-
vers à part au milieu du grand, une corbeille des sai-
sons où était rassemblés en cercle les jours variés et
les mois successifs, si bien que, non seulement les
jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe
d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pen-
dant qu'il faisait noir à Balbec, mais encore que quand
les froids avaient gagné Balbec, on était certain de
trouver sur cette autre rive deux ou trois mois sup-
plémentaires de chaleur ceux de ces habitués du
Grand-Hôtel dont les vacances commençaient tard
ou duraient longtemps faisaient, quand arrivaient les
pluies et les brumes, à l'approche de l'automne, char-
ger leurs malles sur une barque, et traversaient re-
joindre l'été à Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe
de l'hôtel de Balbec regardait d'un air méfiant chaque
nouveau venu, et, ayant l'air de ne pas s'intéresser à
lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
maître d'hôtel. Car c'était le même Aimé qui
revenait tous les ans faire la saison et leur gardait
leurs tables; et mesdames leurs épouses, sachant que
sa femme attendait un bébé, travaillaient après les
repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous
toisant avec leur face à main, ma grand'mère et moi,
parce que nous mangions des œufs durs dans la salade,
ce qui était réputé commun et ne se faisait pas dans
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96 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une atti-
tude de méprisante ironie à l'égard d'un Français
qu'on appelait Majesté et qui s'était, en effet, proclamé
lui-même roi d'un petit îlot de l'Océanie peuplé par
quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa jolie
maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se
baigner, les gamins criaient « Vive la reine » parce
qu'elle faisait pleuvoir sur eux des pièces de cinquante
centimes. Le premier président et le bâtonnier ne
voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si quel-
qu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir
le prévenir que c'était une petite ouvrière.

Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient
de la cabine royale.

Naturellement On la loue pour vingt francs.
Vous pouvez la prendre si cela vous fait plaisir. Et
je sais pertinemment que, lui, avait fait demander
une audience. au roi qui lui a fait savoir qu'il n'avait
pas à connaître ce souverain de Guignol.

Ah, vraiment, c'est intéressant il y a tout de
même des gens

Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était
aussi par ennui de sentir que pour une bonne partie
de la foule ils n'étaient, eux, que de bons bourgeois
qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine prodigues
de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâton-
nier, au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval,
éprouvaient tant de mauvaise humeur et manifestaient
tout haut une indignation au courant de laquelle était
leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon
visage aux souverains plus généreux qu'authentiques,
cependant tout en prenant leur commande, adressait
de loin à ses vieux clients un clignement d'œil signi-
ficatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce même
ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne
pouvoir expliquer qu'ils l'étaient davantage, au
fond du « Joli Monsieur » dont ils qualifiaient un
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 97

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 7

jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un grand
industriel et qui, tous les jours, dans un veston nou-
veau, une orchidée à la boutonnière, déjeunait au
champagne, et allait, pâle, impassible, un sourire
d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur la table
du baccarat des sommes énormes « qu'il n'a pas les
moyens de perdre disait d'un air renseigné le notaire
au premier président duquel la femme « tenait de
bonne source que ce jeune homme « fin de siècle »
faisait mourir de chagrin ses parents.

D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient
pas de sarcasme, au sujet d'une vieille dame riche et
titrée, parce qu'elle ne se déplaçait qu'avec tout son
train de maison. Chaque fois que la femme du notaire
et la femme du premier président la voyaient dans la
salle à manger au moment des repas, elles l'inspec-
taient insolemment avec leur face à main du même air
minutieux et défiant que si elle avait été quelque plat
au nom pompeux mais à l'apparence suspecte qu'après
le résultat défavorable d'une observation méthodique
on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace
de dégoût.

Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer
que, s'il y avait certaines choses dont elles manquaient
dans l'espèce certaines prérogatives de la vieille
dame, et être en relations avec elle c'était non pas
parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre
elles-mêmes; et c'est la suppression de tout désir, de
la curiosité pour les formes de la vie qu'on ne connaît
pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux êtres, rem-
placés chez ces femmes par un dédain simulé, par une
allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire
mettre du déplaisir sous l'étiquette de contentement
et se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux con-
ditions pour qu'elles fussent malheureuses. Mais tout le
monde dans cet hôtel agissait sans doute de la même
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98 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et
sacrifiait sinon à l'amour-propre, du moins à certains
principes d'éducation ou à des habitudes intellec-
tuelles, le trouble délicieux de se mêler à une vie
inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'iso-
lait la vieille dame n'était pas empoisonné de viru-
lentes aigreurs comme le groupe où ricanaient de rage
la femme du notaire et du premier président. Il était
au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot
mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la
vieille dame eût probablement trouvé à séduire, à
s'attacher, en se renouvelant pour cela elle-même, la
sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme
dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que
des gens de son monde et à se rappeler que, ce monde
étant le meilleur qui soit, le dédain mal informé d'au-
trui est négligeable. Peut-être sentait-elle que, si elle
était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle
eût avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé
fait sourire quelque noceur qui de son « rocking » eût
murmuré « quelle purée » ou surtout quelque homme
de valeur ayant gardé comme le premier président,
entre ses favoris poivre et sel, un visage frais et des
yeux spirituels comme elle les aimait, et qui eût aussitôt
désigné à la lentille rapprochante du face-à-main
conjugal l'apparition .de ce phénomène insolite; et
peut-être était-ce par inconsciente appréhension de
cette première minute qu'on sait courte mais qui
n'est pas moins redoutée comme la première tête
qu'on pique dans l'eau que cette dame envoyait
d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de
sa personnalité et de ses habitudes, et coupant court
aux salutations du directeur gagnait avec une brièveté
où il y avait plus de timidité que d'orgueil sa chambre
où des rideaux personnels remplaçant ceux qui pen-
daient aux fenêtres, des paravents, des photographies,
mettaient si bien entre elle et le monde extérieur
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 99

auquel il eût fallu s'adapter la cloison de ses habi-
tudes, que c'était son chez elle, au sein duquel elle
était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même.
Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le per-
sonnel de l'hôtel et les fournisseurs de l'autre, ses
domestiques qui recevaient à sa place le contact de
cette humanité nouvelle et entretenaient autour de leur
maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses
préjugés entre elle et les baigneurs, insoucieuse de
déplaire à des gens que ses amies n'auraient pas reçus,
c'est dans son monde qu'elle continuait à vivre par la
correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la
qualité de ses manières, de la compétence de sa poli-
tesse. Et tous les jours, quand elle descendait pour
aller dans sa calèche faire une promenade, sa femme
de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son
valet de pied qui la devançait semblaient comme ces
sentinelles qui, aux portes d'une ambassade pavoisée
aux couleurs du pays dont elle dépend, garantissent
pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de
son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre
avant le milieu de l'après-midi, le jour de notre arrivée,
et nous ne l'aperçûmes pas dans la salle à manger où
le directeur, comme nous étions nouveaux venus, nous
conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner,
comme un gradé qui mène des bleus chez le caporal
tailleur pour les faire habiller; mais nous y vîmes, en
revanche, au bout d'un instant un hobereau et sa
fille, d'une obscure mais très ancienne famille de Bre-
tagne, M. et Mlle de Stermaria, dont on nous avait
fait donner la table, croyant qu'ils ne rentreraient
que le soir. Venus seulement à Balbec pour retrouver
des châtelains qu'ils connaissaient dans le voisinage,
ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
les invitations acceptées au dehors et les visites ren-
dues que le temps strictement nécessaire. C'était leur
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100 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

morgue qui les préservait de toute sympathie humaine,
de tout intérêt pour les inconnus assis autour d'eux,
et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malinten-
tionné, qu'on a dans un buffet de chemin de fer au
milieu de voyageurs qu'on n'a jamais vus, qu'on ne
reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres rap-
ports que de défendre contre eux son poulet froid et
son coin dans le wagon. A peine commencions-nous à
déjeuner qu'on vint nous faire lever sur l'ordre de
M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et, sans le
moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute
voix le maître d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille
erreur ne se renouvelât pas, car il lui était désagréable
que « des gens qu'il ne connaissait pas » eussent pris
sa table.

Et certes dans le sentiment qui poussait une cer-
taine actrice (plus connue d'ailleurs à cause de son
élégance, de son esprit, de ses belles collections de
porcelaine allemande que pour quelques rôles joués à
l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour
lequel elle s'était cultivée, et deux hommes très en
vue de l'aristocratie, à faire dans la vie bande à part,
à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec leur
déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini,
à passer la journée dans leur salon à jouer aux cartes,
il n'entrait aucune malveillance, mais seulement les
exigences du goût qu'ils avaient pour certaines formes
spirituelles de conversation, pour certains raffinements
de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne
vivre, à ne prendre leur repas qu'ensemble, et leur
eût rendu insupportable la vie en commun avec des
gens qui n'y avaient pas été initiés. Même devant
une table servie, ou devant une table à jeu, chacun
d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou
le partenaire qui était assis en face de lui, reposaient
en suspens et inutilisés un certain savoir qui permet
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 101

de reconnaître la camelote dont tant de demeures
parisiennes -se parent comme d'un «moyen âge» ou
d'une « Renaissance authentiques et, en toutes
choses, des critériums communs à eux pour distinguer
le bon et le mauvais. Sans doute ce n'était plus, dans
ces moments-là, que par quelque rare et drôle interjec-
tion jetée au milieu du silence du repas ou de la partie,
ou par la robe charmante et nouvelle que la jeune
actrice avait revêtue pour déjeuner ou faire un poker,
que se manifestait l'existence spéciale dans laquelle
ces amis voulaient partout rester plongés. Mais en les
enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à
fond, elle suffisait à les protéger contre le mystère de
la vie ambiante. Pendant de longs après-midi, la mer
n'était suspendue en face d'eux que comme une toile
d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un
riche célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des
coups qu'un des joueurs, n'ayant rien de mieux à faire,
levait les yeux vers elle pour en tirer une indication
sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler aux
autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient
pas à l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre
à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci
devenait comme un immense et merveilleux aquarium
devant la paroi de verre duquel la population ouvrière
de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits
bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au
vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des
remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extra-
ordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de
mollusques étranges (une grande question sociale, de
savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin
des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui re-
gardent avidement dans la nuit ne viendront pas les
cueillir dans les aquariums et les manger). En atten-
dant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue
dans la nuit y avait-il quelque écrivain, quelque ama-
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102 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

teur d'ichtyologie humaine, qui, regardant les ma-
choires de vieux monstres féminins se refermer sur un
morceau de nourriture engloutie, se complaisait à
classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi
par ces caractères acquis qui font qu'une vieille dame
serbe dont l'appendice buccal est d'un grand poisson
de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les
eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la
salade comme une La Rochefoucauld.

A cette heure-là on apercevait les trois hommes en
smoking attendant la femme en retard, laquelle bien-
tôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des
écharpes choisies selon un goût particulier à son amant,
après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l'as-
censeur comme d'une boîte de joujoux. Et tous les
quatre qui trouvaient que le phénomène international
du Palace, implanté à Balbec, y avait fait fleurir le
luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans
une voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans
un petit restaurant réputé où ils avaient avec le cui-
sinier d'interminables conférences sur la composition
du menu et la confection des plats. Pendant ce trajet
la route bordée de pommiers qui part de Balbec n'é-
tait pour eux que la distance qu'il fallait franchir
peu distincte dans la nuit noire de celle qui séparait
leurs domiciles parisiens du Café Anglais ou de la Tour
d'Argent avant d'arriver au petit restaurant élégant
où, tandis que les amis du jeune homme riche l'en-
viaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les
écharpes de celle-ci tendaient devant la petite société
comme un voile parfumé et souple, mais qui la sépa-
rait du monde.

Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien
loin d'être comme tous ces gens. De beaucoup d'entre
eux je me souciais; j'aurais voulu ne pas être ignoré
d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
les oeillères de ses préjugés et de son éducation, le
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 103

grand seigneur de la contrée, lequel n'était autre que
le beau-frère de Legrandin, qui venait quelquefois en
visite à Balbec et, le dimanche, par la garden-party
hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeu-
plait l'hôtel d'une grande partie de ses habitants parce
qu'un ou deux d'entre eux étaient invités à ces fêtes,
et parce que les autres, pour ne pas avoir l'air de ne
pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une excur-
sion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour
fort mal reçu à l'hôtel quand le personnel, frais dé-
barqué de la Côte d'Azur, ne savait pas encore qui il
était. Non seulement il n'était pas habillé en flanelle
blanche, mais par vieille manière française et igno-
rance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où
il y avait des femmes, il avait ôté son chapeau dès
la porte, ce qui avait fait que le directeur n'avait même
pas touché le sien pour lui répondre, estimant que ce
devait être quelqu'un de la plus humble extraction,
ce qu'il appelait un homme « sortant de l'ordinaire ».
Seule la femme du notaire s'était sentie attirée vers
le nouveau venu qui fleurait toute la vulgarité gour-
mée des gens comme il faut, et elle avait déclaré, avec
le fond de discernement infaillible et d'autorité sans
réplique d'une personne pour qui la première société
du Mans n'a pas de secrets, qu'on se sentait devant
lui en présence d'un homme d'une haute distinction,
parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout ce
qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infré-
quentable tant qu'elle ne le fréquentait pas. Ce juge-
ment favorable qu'elle avait porté sur le beau-frère
de Legrandin tenait peut-être au terne aspect de quel-
qu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce
qu'elle avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à
allure de sacristain les signes maçonniques de son
propre cléricalisme.

J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui
montaient.tous les jours à cheval devant l'hôtel étaient
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104 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

les fils du propriétaire véreux d'un magasin de nou-
veautés et que mon père n'eût jamais consenti à con-
naître, la « vie de bains de mer » les dressait, à mes
yeux, en statues équestres de demi-dieux, et le mieux
que je pouvais espérer était qu'ils laissassent jamais
tomber leurs regards sur le pauvre garçon que j'étais,
qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que pour
aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de
la sympathie à l'aventurier même qui avait été roi
d'une île déserte en Océanie, même au jeune tuber-
culeux dont j'aimais à supposer qu'il cachait sous ses
dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût
peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affec-
tion. D'ailleurs (au contraire de ce qu'on dit d'habi-
tude des relations de voyage), comme être vu avec
certaines personnes peut vous ajouter, sur une plage
où l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équi-
valent dans la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non
pas qu'on tienne aussi à distance, mais qu'on cultive
si soigneusement dans la vie de Paris, que les amitiés de
bains de mer. Je me souciais de l'opinion que pou-
vaient avoir de moi toutes ces notabilités momenta-
nées ou locales que ma disposition à me mettre à la
place des gens et à recréer leur état d'esprit me faisait
situer non à leur rang réel, à celui qu'ils auraient occupé
à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai
dire à Balbec où l'absence de commune mesure leur
donnait une sorte de supériorité relative et d'intérêt
singulier. Hélas, d'aucune de ces personnes le mépris
ne m'était aussi pénible que celui de M. de Stermaria.
Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son
joli visage pâle et presque bleuté, ce qu'il y avait de
particulier dans le port de sa haute taille, dans sa
démarche, et qui m'évoquait avec raison son hérédité,
son éducation aristocratique et d'autant plus claire-
ment que je savais son nom comme ces thèmes
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 105

expressifs inventés par des musiciens de génie et qui
peignent splendidement le scintillement de la flamme,
le bruissement du fleuve et la paix de la campagne,
pour les auditeurs qui, en parcourant préalablement
le livret, ont aiguillé leur imagination dans la bonne
voie. La « race », en ajoutant aux charmes de Mlle de
Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus intel-
ligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus
désirables, annonçant qu'ils étaient peu accessibles,
comme un prix élevé ajoute à la valeur d'un objet
qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à ce
teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit
exotique ou d'un cru célèbre.

Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains
le moyen de nous donner à ma grand'mère et à moi,
pour tous les habitants de l'hôtel, un prestige immé-
diat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la
vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce
au valet de pied qui la précédait, à la femme de
chambre qui courait derrière avec un livre et une
couverture oubliés, une action sur les âmes, et exci-
tant chez tous une curiosité et un respect auxquels
il fut visible qu'échappait moins que personne M. de
Stermaria, le directeur se pencha vers ma grand'mère,
et par amabilité (comme on montre le Shah de Perse
ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne
peut évidemment avoir aucune relation avec le puis-
sant souverain, mais peut trouver intéressant de
l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans l'oreille:
« La Marquise de Villeparisis », cependant qu'au
même moment cette dame apercevant ma grand'mère
ne pouvait retenir un regard de joyeuse surprise.
On peut penser que l'apparition soudaine, sous les
traits d'une petite vieille, de la plus puissante des
fées ne m'aurait pas causé plus de plaisir, dénué
comme j'étais de tout recours pour m'approcher de
Mlle de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais
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106 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

personne. J'entends personne au point de vue pra-
tique. Esthétiquement, le nombre des types humains
est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent,
dans quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des
gens de connaissance, même sans les chercher dans
les tableaux des vieux maîtres, comme faisait Swann.
C'est ainsi que dès les premiers jours de notre séjour
à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,
le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même,
devenus, le premier, garçon de café, le second un
étranger de passage que je ne revis pas, et la dernière
un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
et retient si inséparablement les uns après les autres
certains caractères de physionomie et de mentalité
que quand la nature introduit ainsi une personne
dans un nouveau corps elle ne la mutile pas trop.
Legrandin changé en garçon de café gardait intacts
sa stature, le profil de son nez et une partie du men-
ton Mme Swann dans le sexe masculin et la condition
de maître baigneur avait été suivie non seulement par
sa physionomie habituelle, mais même par une cer-
taine manière de parler. Seulement elle ne pouvait
pas m'être de plus d'utilité entourée de sa ceinture
rouge et hissant, à la moindre houle, le drapeau
qui interdit les bains, car les maîtres baigneurs sont
prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu
dans la fresque de la Vie de Moïse où Swann l'avait
reconnue jadis sous les traits de la fille de Jethro.
Tandis que cette Mme de Villeparisis était bien la véri-
table, elle n'avait pas été victime d'un enchantement
qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable
au contraire d'en. mettre un à la disposition de la
mienne qu'il centuplerait, et grâce auquel, comme si
j'avais été porté par les ailes d'un oiseau fabuleux,
j'allais franchir en quelques instants les distances
sociales infinies, au moins à Balbec, qui me séparaient
de Mlle de Stermaria.
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 107

Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus
que quiconque, vécût enfermé dans son univers par-
ticulier, c'était ma grand'mère. Elle ne m'aurait même
pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que
j'éprouvais de l'intérêt pour la personne de gens dont
elle ne remarquait seulement pas l'existence et dont
elle devait quitter Balbec sans avoir retenu le nom;
je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient
vue causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un
grand plaisir, parce que je sentais que la marquise
avait du prestige dans l'hôtel et que son amitié nous
eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non d'ailleurs
que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins
du monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop
habitué à son nom devenu familier à mes oreilles avant
que mon esprit s'arrêtât sur lui, quand tout enfant
je l'entendais prononcer à la maison; et son titre n'y
ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait
fait un prénom peu usité, ainsi qu'il arrive dans les
noms de rue où on n'aperçoit rien de plus noble dans
la rue Lord-Byron, dans la si populaire et vulgaire rue
Rochechouart, ou dans la rue de Grammont que dans
la rue Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas.
Mme de Villeparisis ne me faisait pas plus penser à
une personne d'un monde spécial que son cousin
Mac Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot,
président de la République comme lui, et de Raspail
dont Françoise avait acheté la photographie avec celle
de Pie IX. Ma grand'mère avait pour principe qu'en
voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne
va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a
tout le temps pour cela à Paris, qu'ils vous feraient
perdre en politesses, en banalités, le temps précieux
qu'il faut passer tout entier au grand air, devant les
vagues; et trouvant plus commode de supposer que
cette opinion était partagée par tout le monde et
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108 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERD U

qu'elle autorisait entre de vieux amis que le nasara
mettait en présence dans le même hôtel la fiction d'un
incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur,
elle se contenta de détourner les yeux et eut l'air de
ne pas voir Mme de Villeparisis qui, comprenant que
ma grand'mère ne tenait pas à faire de reconnais-
sances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloi-
gna, et je restai dans mon isolement comme un nau-
fragé de qui a paru s'approcher un vaisseau, lequel a
disparu ensuite sans s'être arrêté.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger,
mais à l'autre bout. Elle ne connaissait aucune des
personnes qui habitaient l'hôtel ou y venaient en
visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis
qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté
avec sa femme une invitation à déjeuner du bâtonnier,
lequel, ivre de l'honneur d'avoir le gentilhomme à sa
table, évitait ses amis des autres jours et se contentait
de leur adresser de loin un clignement d'œil pour faire
à cet événement historique une allusion toutefois assez
discrète pour qu'elle ne pût pas être interprétée comme
une invite à s'approcher.

Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien,
que vous êtes un homme chic, lui dit le soir la femme
du premier président.

Chic ? pourquoi ? demanda le bâtonnier, dissi-
mulant sa joie sous un étonnement exagéré; à cause
de mes invités ? dit-il en sentant qu'il était incapable
de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a
de chic d'avoir des amis à déjeuner ? Faut bien qu'ils
déjeunent quelque part

– Mais si, c'est chic C'était bien les de Cambre-
mer, n'est-ce pas ? Je les ai bien reconnus. C'est une
marquise. Et authentique. Pas par les femmes.
Oh c'est une femme bien simple, elle est char-
mante, on ne fait pas moins- de façons. Je pensais que
vous alliez venir, je vous faisais des signes. je vous
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 109

aurais présenté dit-il en corrigeant par une légère
ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus
quand il dit à Esther: «Faut-il de mes États vous
donner la moitié »

Non, non, non, non, nous restons cachés, comme
l'humble violette.

Mais vous avez eu tort, je vous le répète, ré-
pondit le bâtonnier enhardi maintenant que le danger
était passé. Ils ne vous auraient pas mangés. Allons-
nous faire notre petit bésigue ?

Mais volontiers, nous n'osions pas vous le pro-
poser, maintenant que vous traitez des marquises
Oh allez, elles n'ont rien de si extraordinaire.
Tenez, j'y dîne demain soir. Voulez-vous y aller à ma
place? C'est de grand cœur. Franchement, j'aime
autant rester ici.

Non, non 1. on me révoquerait comme réac-
tionnaire, s'écria le président, riant aux larmes de sa
plaisanterie. Mais vous aussi vous êtes reçu à Féterne,
ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

Oh je vais là les dimanches, on entre par une
porte, on sort par l'autre. Mais ils ne déjeunent pas
chez moi comme chez le bâtonnier.

M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec, au
grand regret du bâtonnier. Mais insidieusement il dit
au maître d'hôtel:

Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il
n'est pas le seul noble qu'il y ait dans cette salle à
manger. Vous avez bien vu ce monsieur qui a déjeuné
avec moi ce matin ? Hein ? petites moustaches, air
militaire ? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.
Ah, vraiment ? cela ne m'étonne pas

Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme
titré. Et attrape donc Il n'est pas mal de leur rabattre
leur caquet à ces nobles. Vous savez, Aimé, ne lui dites
rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis, ce n'est pas
pour moi; du reste, il le connaît bien.
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110 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Et le lendemain, M. de Stermaria, qui savait que
le bâtonnier avait plaidé pour un de ses amis, alla se
présenter lui-même.

Nos amis communs, les de Cambremer, vou-
laient justement nous réunir, nos jours n'ont pas coïn-
cidé, enfin je ne sais plus, dit le bâtonnier, qui comme
beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne cherchera
pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant
(si le hasard vous met en possession de l'humble réa-
lité qui est en contradiction avec lui) pour dénoncer
un caractère et inspirer à jamais la méfiance.
Comme toujours, mais plus facilement pendant que
son père s'était éloigné pour causer avec le bâtonnier,
je regardais Mlle de Stermaria. Autant que la singu-
larité hardie et toujours belle de ses attitudes, comme
quand, les deux coudes posés sur la table, elle élevait
son verre au-dessus de ses deux avant-bras, la séche-
resse d'un regard vite épuisé, la dureté foncière, fami-
liale, qu'on sentait, mal recouverte sous ses inflexions
personnelles, au fond de sa voix, et qui avait choqué
ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique
auquel elle revenait dès que dans un coup d'œil ou
une intonation elle avait achevé de donner sa pensée
propre; tout cela ramenait la pensée de celui qui la
regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuf-
fisance de sympathie humaine, des lacunes de sensibi-
lité, un manque d'ampleur dans l'étoffe qui à tout
moment faisait faute. Mais à certains regards qui pas-
saient un instant sur le fond si vite à sec de sa pru-
nelle et dans lesquels on sentait cette douceur presque
humble que le goût prédominant des plaisirs des sens
donne à la plus fière, laquelle bientôt ne reconnaît
plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout être
qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comé-
dien ou un saltimbanque pour lequel elle quittera
peut-être un jour son mari; à certaine teinte d'un rose
sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses joues pâles,
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 111

pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des
nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir
qu'elle eût facilement permis que je vinsse chercher sur
elle le goût de cette vie si poétique qu'elle menait en
Bretagne, vie à laquelle, soit par trop d'habitude, soit
par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté
ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver
grand prix, mais que pourtant elle contenait enclose
en son corps. Dans la chétive réserve de volonté qui
lui avait été transmise et qui donnait à son expression
quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé
les ressources d'une résistance. Et surmonté d'une
plume un peu démodée et prétentieuse, le feutre gris
qu'elle portait invariablement à chaque repas me la
rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec
son teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la
faisant supposer pauvre, il la rapprochait de moi.
Obligée à une attitude de convention par la présence
de son père, mais apportant déjà à la perception et
au classement des êtres qui étaient devant elle des
principes autres que lui, peut-être voyait-elle en moi
non le rang insignifiant, mais le sexe et l'âge. Si un
jour M. de Stermaria était sorti sans elle, surtout si
Mme de Villeparisis en venant s'asseoir à notre table
lui avait donné de nous une opinion qui m'eût enhardi
à m'approcher d'elle, peut-être aurions-nous pu
échanger quelques paroles, prendre un rendez-vous,
nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée
seule sans ses parents dans son château romanesque,
peut-être aurions-nous pu nous promener seuls le soir
tous deux dans le crépuscule où luiraient plus douce-
ment au-dessus de l'eau assombrie les fleurs roses des
bruyères, sous les chênes battus par le clapotement
des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île
empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle
avait enfermé la vie habituelle de Mlle de Stermaria
et qu'elle reposait dans la mémoire de ses yeux. Car
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112 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

il me semblait que je ne l'aurais vraiment possédée
que là, quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enve-
loppaient de tant de souvenirs voile que mon désir
voulait arracher et de ceux que la nature interpose
entre la femme et quelques êtres (dans la même inten-
tion qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la repro-
duction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les
insectes, placer devant le nectar le pollen qu'ils doi-
vent emporter) afin que trompés par l'illusion de la
posséder ainsi plus entière ils soient forcés de s'em-
parer d'abord des paysages au milieu desquels elle
vit et qui, plus utiles pour leur imagination que le
plaisir sensuel, n'eussent pas suffi pourtant, sans lui,
à les attirer.

Mais je dus détourner mes regards de Mlle de Ster-
maria, car déjà, considérant sans doute que faire la
connaissance d'une personnalité importante était un
acte curieux et bref qui se suffisait à lui-même et qui
pour développer tout l'intérêt qu'il comportait n'exi-
geait qu'une poignée de mains et un coup d'œil
pénétrant sans conversation immédiate ni relations
ultérieures, son père avait pris congé du bâtonnier et
retournait s'asseoir en face d'elle, en se frottant les
mains comme un homme qui vient de faire une pré-
cieuse acquisition. Quant au bâtonnier, la première
émotion de cette entrevue une fois passée, comme les
autres jours, on l'entendait par moments s'adressant
au maître d'hôtel:

Mais moi je ne suis pas roi, Aimé; allez donc
près du roi. Dites, Premier, cela a l'air très bon ces
petites truites-là, nous allons en demander à Aimé.
Aimé, cela me semble tout à fait recommandable ce
petit poisson que vous avez là-bas: vous allez nous
apporter de cela, Aimé, et à discrétion.

Il répétait tout le temps le nom d'Aimé, ce qui
faisait que quand il avait quelqu'un à dîner, son invité
lui disait « Je vois que vous êtes tout à fait bien dans
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 113

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 8

la maison » et croyait devoir aussi prononcer constam-
ment « Aimé par cette disposition, où il entre à la
fois de la timidité, de la vulgarité et de la sottise,
qu'ont certaines personnes à croire qu'il est spirituel
et élégant d'imiter à la lettre les gens avec qui elles
se trouvent. Il le répétait sans cesse, mais avec un
sourire, car il tenait à étaler à la fois ses bonnes rela-
tions avec le maître d'hôtel et sa supériorité sur lui.
Et le maître d'hôtel lui aussi, chaque fois que revenait
son nom, souriait d'un air attendri et fier, montrant
qu'il ressentait l'honneur et comprenait la plaisanterie.
Si intimidants que fussent toujours pour moi les
repas, dans ce vaste restaurant, habituellement comble,
du Grand-Hôtel, ils le devenaient davantage encore
quand arrivait pour quelques jours le propriétaire (ou
directeur général élu par une société de commandi-
taires, je ne sais) non seulement de ce palace mais de
sept ou huit autres, situés aux quatre coins de la
France, et dans chacun desquels, faisant entre eux la
navette, il venait passer, de temps en temps, une
semaine. Alors, presque au commencement du dîner,
apparaissait chaque soir, à l'entrée de la salle à man-
ger, cet homme petit, à cheveux blancs, à nez rouge,
d'une impassibilité et d'une correction extraordinaires,
et qui était connu, paraît-il, à Londres aussi bien qu'à
Monte-Carlo, pour un des premiers hôteliers de l'Eu-
rope. Une fois que j'étais sorti un instant au commen-
cement du dîner, comme en rentrant je passai devant
lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus
démêler si la cause était la réserve de quelqu'un qui
n'oublie pas ce qu'il est, ou le dédain pour un client
sans importance. Devant ceux qui en avaient au con-
traire une très grande, le Directeur général s'inclinait
avec autant de froideur mais plus profondément, les
paupières abaissées par une sorte de respect pudique,
comme s'il eût eu devant lui, à un enterrement, le
père de la défunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour
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114 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouve-
ment, comme pour montrer que ses yeux étincelants,
qui semblaient lui sortir de la figure, voyaient tout,
réglaient tout, assuraient dans «le Dîner au Grand-
Hôtel » aussi bien le fini des détails que l'harmonie
de l'ensemble. Il se sentait évidemment plus que met-
teur en scène, que chef d'orchestre, véritable généra-
lissime. Jugeant qu'une contemplation portée à son
maximum d'intensité lui suffisait pour s'assurer que
tout était prêt, qu'aucune faute commise ne pouvait
entraîner la déroute, et pour prendre enfin ses respon-
sabilités, il s'abstenait non seulement de tout geste,
même de bouger ses yeux pétrifiés par l'attention qui
embrassaient et dirigeaient la totalité des opérations.
Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes
ne lui échappaient pas, et s'éclipsât-il dès après le
potage, pour tout le dîner, la revue qu'il venait de
passer m'avait coupé l'appétit. Le sien était fort bon,
comme on pouvait le voir au déjeuner qu'il prenait
comme un simple particulier, à la même table que tout
le monde, dans la salle à manger. Sa table n'avait
qu'une particularité, c'est qu'à côté, pendant qu'il
mangeait, l'autre directeur, l'habituel, restait debout
tout le temps à faire la conversation. Car étant le
subordonné du Directeur général, il cherchait à le
flatter et avait de lui une grande peur. La mienne
était moindre pendant ces déjeuners, car perdu alors
au milieu des clients, il mettait la discrétion d'un
général assis dans un restaurant où se trouvent aussi
des soldats à ne pas avoir l'air de s'occuper d'eux.
Néanmoins quand le concierge, entouré de ses « chas-
seurs », m'annonçait: « Il repart demain matin pour
Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes », je
respirais plus librement.

Ma vie dans l'hôtel était rendue non seulement
triste parce que je n'y avais pas de relations, mais
incommode parce que Françoise en avait noué de
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 115

nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient dû nous
faciliter bien des choses. C'était tout le contraire. Les
prolétaires, s'ils avaient quelque peine à être traités
en personnes de connaissance par Françoise, et ils ne
le pouvaient qu'à de certaines conditions de grande
politesse envers elle, en revanche, une fois qu'ils y
étaient arrivés, étaient les seules gens qui comptassent
pour elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'était
tenue à rien envers les amis de ses maîtres, qu'elle
pouvait si elle était pressée envoyer promener une
dame venue pour voir ma grand'mère. Mais envers ses
relations à elle, c'est-à-dire avec les rares gens du
peuple admis à sa difficile amitié, le protocole le plus
subtil et le plus absolu réglait ses actions. Ainsi Fran-
çoise ayant fait la connaissance du cafetier et d'une
petite femme de chambre qui faisait des robes pour
une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires
de ma grand'mère tout de suite après déjeuner, mais
seulement une heure plus tard parce que le cafetier
voulait lui faire du café ou une tisane à la caféterie,
que la femme de chambre lui demandait de venir la
regarder coudre et que leur refuser eût été impossible
et de ces choses qui ne se font pas. D'ailleurs des égards
particuliers étaient dus à la petite femme dé chambre
qui était orpheline et avait été élevée chez des étran-
gers auprès desquels elle allait parfois passer quelques
jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et
aussi son dédain bienveillant. Elle qui avait de la
famille, une petite maison qui lui venait de ses parents
et où son frère élevait quelques vaches, elle ne pouvait
pas considérer comme son égale une déracinée. Et
comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir
ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de
répéter: «Elle me fait rire. Elle dit: j'espère aller
chez moi pour le 15 août. Chez moi, qu'elle dit 1 C'est
seulement pas son pays, c'est des gens qui l'ont re-
cueillie, et ça dit chez moi comme si c'était vraiment
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116 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

chez elle. Pauvre petite quelle misère qu'elle peut
bien avoir pour qu'elle ne connaisse pas ce que c'est
que d'avoir un chez soi. » Mais si encore Françoise ne
s'était liée qu'avec des femmes de chambre amenées
par des clients, lesquelles dînaient avec elle aux « cour-
riers » et, devant son beau bonnet de dentelles et son
fin profil, la prenaient pour quelque dame noble peut-
être, réduite par les circonstances ou poussée par l'at-
tachement à servir de dame de compagnie à ma
grand'mère, si en un mot Françoise n'eût connu que
des gens qui n'étaient pas de l'hôtel, le mal n'eût pas
été grand, parce qu'elle n'eût pu les empêcher de nous
servir à quelque chose, pour la raison qu'en aucun cas,
et même inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous servir
à rien. Mais elle s'était liée aussi avec un sommelier,
avec un homme de la cuisine, avec une gouvernante
d'étage. Et il en résultait en ce qui concernait notre
vie de tous les jours que Françoise, qui le jour de son
arrivée, quand elle ne connaissait encore personne,
sonnait à tort et à travers pour la moindre chose, à
des heures où ma grand'mère et moi nous n'aurions
pas osé le faire, et si nous lui en faisions une légère
observation répondait « Mais on paye assez cher pour
ça », comme si elle avait payé elle-même maintenant
depuis qu'elle était amie d'une personnalité de la cui-
sine, ce qui nous avait paru de bon augure pour notre
commodité, si ma grand'mère ou moi nous avions
froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait
normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait
mal vu parce que cela obligerait à rallumer les four-
neaux, ou gênerait le dîner des domestiques qui
seraient mécontents. Et elle finissait par une locution
qui, malgré la façon incertaine dont elle la prononçait,
n'en était pas moins claire et nous donnait nettement
tort: « Le fait est. Nous n'insistions pas, de peur
de nous en faire infliger une, bien plus grave: « C'est
quelque chose!» De sorte qu'en somme nous ne
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 117

pouvions plus avoir d'eau chaude parce que Fran-
çoise était devenue l'amie de celui qui la faisait
chauffer.

A la fin nous aussi, nous fîmes une relation, malgré
mais par ma grand'mère, car elle et Mme de Villeparisis
tombèrent un matin l'une sur l'autre dans une porte
et furent obligées de s'aborder non sans échanger au
préalable des gestes de surprise, d'hésitation, exécuter
des mouvements de recul, de doute et enfin des pro-
testations de politesse et de joie comme dans certaines
pièces de Molière où deux acteurs monologuant depuis
longtemps chacun de son côté à quelques pas l'un
de l'autre, sont censés né pas s'être vus encore, et
tout à coup s'aperçoivent, n'en peuvent croire leurs
yeux, entrecoupent leurs propos, finalement parlent
ensemble, le cœur ayant suivi le dialogue, et se jettent
dans les bras l'un de l'autre. Mme de Villeparisis par
discrétion voulut au bout d'un instant quitter ma
grand'mère qui, au contraire, préféra la retenir jusqu'au
déjeuner, désirant apprendre comment elle faisait
pour avoir son courrier plus tôt que nous et de bonnes
grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande,
goûtait fort peu la cuisine de l'hôtel où l'on nous ser-
vait des repas que ma grand'mère, citant toujours
Mme de Sévigné, prétendait être « d'une magnificence
à mourir de faim »). Et la marquise prit l'habitude de
venir tous les jours, en attendant qu'on la servît,
s'asseoir un moment près de nous dans la salle à
manger, sans permettre que nous nous levions, que
nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous
attardions-nous souvent à causer avec elle, notre
déjeuner fini, à ce moment sordide où les couteaux
traînent sur la nappe à côté des serviettes défaites.
Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer
Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la
terre, je m'efforçais de regarder plus loin, de ne voir
que la mer, d'y chercher des effets décrits par Bau-
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118 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

delaire et de ne laisser tomber mes regards sur notre
table que les jours où y était servi quelque vaste pois-
son, monstre marin, qui, au contraire des couteaux
et des fourchettes, était contemporain des époques
primitives où la vie commençait à affluer dans l'Océan,
au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux
innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait
été construit par la nature, mais selon un plan archi-
tectural, comme une polychrome cathédrale de la mer.
Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec
une considération particulière, reconnaître un client
qui vient d'entrer et entamer un bout de causette avec
lui, se réjouit en comprenant qu'ils sont du même
monde et ne peut s'empêcher de sourire en allant
chercher le bol de savon, car il sait que dans son éta-
blissement, aux besognes vulgaires du simple salon de
coiffure, s'ajoutent des plaisirs sociaux, voire aristo-
cratiques, tel Aimé, voyant que Mme de Villeparisis
avait retrouvé en nous d'anciennes relations, s'en
allait chercher nos rince-bouches avec le même sourire
orgueilleusement modeste et savamment discret de
maîtresse de maison qui sait se retirer à propos. On
eût dit aussi un père heureux et attendri qui veille
sans le troubler sur le bonheur de fiançailles qui se
sont nouées à sa table. Du reste, il suffisait qu'on
prononçât le nom d'une personne titrée pour qu'Aimé
parût heureux, au contraire de Françoise devant qui
on ne pouvait dire « le comte Un tel sans que son
visage s'assombrît et que sa parole devînt sèche et
brève, ce qui signifiait qu'elle chérissait la noblesse,
non pas moins que ne faisait Aimé, mais davantage.
Puis Françoise avait la qualité qu'elle trouvait chez
les autres le plus grand des défauts, elle était fière.
Elle n'était pas de la race agréable et pleine de bonho-
mie dont Aimé faisait partie. Ils éprouvent, ils mani-
festent un vif plaisir quand on leur raconte un fait
plus ou moins piquant, mais inédit, qui n'est pas dans
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 119

le journal. Françoise ne voulait pas avoir l'air étonné.
On aurait dit devant elle que l'archiduc Rodolphe,
dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence, était
non pas mort comme cela passait pour assuré, mais
vivant, qu'elle eût répondu « Oui », comme si elle le
savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs, à croire que
pour que même de notre bouche à nous, qu'elle appe-
lait si humblement ses maîtres et qui l'avions presque
si entièrement domptée, elle ne pût entendre, sans
avoir à réprimer un mouvement de colère, le nom
d'un noble, il fallait que la famille dont elle était sortie
occupât dans son village une situation aisée, indépen-
dante, et qui ne devait être troublée dans la considé-
ration dont elle jouissait que par ces mêmes nobles
chez lesquels au contraire, dès l'enfance, un Aimé a
a servi comme domestique, s'il n'y a pas été élevé par
charité. Pour Françoise, Mme de Villeparisis avait
donc à se faire pardonner d'être noble. Mais, en France
du moins, c'est justement le talent, comme la seule
occupation, des grands seigneurs et des grandes
dames. Françoise, obéissant à la tendance des domes-
tiques qui recueillent sans cesse sur les rapports de
leurs maîtres avec les autres personnes des observa-
tions fragmentaires dont ils tirent parfois des induc-
tions erronées comme font les humains sur la vie
des animaux trouvait à tout moment qu'on nous
avait « manqué », conclusion à laquelle l'amenait faci-
lement, d'ailleurs, autant que son amour excessif
pour nous, le plaisir qu'elle avait à nous être désa-
gréable. Mais ayant constaté, sans erreur possible, les
mille prévenances dont nous entourait et dont l'en-
tourait elle-même Mme de Villeparisis, Françoise
l'excusa d'être marquise et, comme elle n'avait jamais
cessé de lui savoir gré de l'être, elle la préféra à toutes
les personnes que nous connaissions. C'est qu'aussi
aucune ne s'efforçait d'être aussi continuellement
aimable. Chaque fois que ma grand'mère remarquait
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120 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir
trouvé beaux des fruits que celle-ci avait reçus d'une
amie, une heure après un valet de chambre montait
nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la voyions
ensuite, pour répondre à nos remerciements elle se
contentait de dire, ayant l'air de chercher une excuse
à son présent dans quelque utilité spéciale: « Ce n'est
pas un chef-d'œuvre, mais les journaux arrivent si
tard, il faut bien avoir quelque chose à lire ou
« C'est toujours plus prudent d'avoir du fruit dont
on est sûr au bord de la mer. » « Mais il me semble
que vous ne mangez jamais d'huîtres, nous dit
Mme de Villeparisis (augmentant l'impression de
dégoût que j'avais à cette heure-là, car la chair vivante
des huîtres me répugnait encore plus que la viscosité
des méduses ne me ternissait la plage de Balbec) elles
sont exquises sur cette côte Ah je dirai à ma femme
de chambre d'aller prendre vos lettres en même temps
que les miennes. Comment, votre fille vous écrit tous
les jours? Mais qu'est-ce que vous pouvez trouver à
vous dire » Ma grand'mère se tut, mais on peut croire
que ce fut par dédain, elle qui répétait pour Maman
les mots de Mme de Sévigné « Dès que j'ai reçu une
lettre, j'en voudrais tout à l'heure une autre, je ne
respire que d'en recevoir. Peu de gens sont dignes de
comprendre ce que je sens. » Et je craignais qu'elle
n'appliquât à Mme de Villeparisis la conclusion: «Je
cherche ceux qui sont de ce petit nombre et j'évite
les autres. » Elle se rabattit sur l'éloge des fruits que
Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la veille.
Et ils étaient en effet si beaux que le directeur, malgré
la jalousie de ses compotiers dédaignés, m'avait dit:
« Je suis comme vous, je suis plus frivole de fruit que
de tout autre dessert. » Ma grand'mère dit à son amie
qu'elle les avait d'autant plus appréciés que ceux
qu'on servait à l'hôtel étaient généralement détes-
tables. « Je ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 121

Mme de Sévigné que si nous voulions par fantaisie
trouver un mauvais fruit, nous serions obligés de le
faire venir de Paris. Ah, oui, vous lisez Mme de
Sévigné. Je vous vois depuis le premier jour avec ses
lettres (elle oubliait qu'elle n'avait jamais aperçu ma
grand'mère dans l'hôtel avant de la rencontrer dans
cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est
un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en
parle trop pour que ce soit bien sincère. Elle manque
de naturel. » Ma grand'mère trouva la discussion inu-
tile et pour éviter d'avoir à parler des choses qu'elle
aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre
elle cacha, en posant son sac sur eux, les Mémoires
de Mme de Beausergent.

Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au
moment (que celle-ci appelait « le midi ») où, coiffée
d'un beau bonnet et entourée de la considération
générale, elle descendait « manger aux courriers »,
Mme de Villeparisis l'arrêtait pour lui demander de
nos nouvelles. Et Françoise, nous transmettant les
commissions de la marquise « Elle a dit Vous leur
donnerez bien le bonjour », contrefaisait la voix de
Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer tex-
tuellement les paroles, tout en ne les déformant pas
moins que Platon celles de Socrate ou saint Jean celles
de Jésus. Françoise était naturellement très touchée
de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma
grand'mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans
un intérêt de classe, les gens riches se soutenant les
uns les autres, quand elle assurait que Mme de Ville-
parisis avait été autrefois ravissante. Il est vrai qu'il
n'en subsistait que de bien faibles restes dont on n'eût
pu, à moins d'être plus artiste que Françoise, restituer
la beauté détruite. Car pour comprendre combien une
vieille femme a pu être jolie, il ne faut pas seulement
regarder, mais traduire chaque trait.

Il faudra que je pense une fois à lui demander si
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122 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

je me trompe et si elle n'a pas quelque parenté avec
les Guermantes, me dit ma grand'mère qui excita par
là mon indignation. Comment aurais-je pu croire à
une communauté d'origine entre deux noms qui étaient
entrés en moi l'un par la porte basse et honteuse de
l'expérience, l'autre par la porte d'or de l'imagination ?
On voyait souvent passer depuis quelques jours, en
pompeux équipage, grande, rousse, belle, avec un nez
un peu fort, la princesse de Luxembourg, qui était
en villégiature pour quelques semaines dans le pays.
Sa calèche s'était arrêtée devant l'hôtel, un valet de
pied était venu parler au directeur, était retourné à
la voiture et avait rapporté des fruits merveilleux
(qui unissaient dans une seule corbeille, comme la baie
elle-même, diverses saisons), avec une carte: «La
princesse de Luxembourg », où étaient écrits quelques
mots au crayon. A quel voyageur princier demeurant
ici incognito, pouvaient être destinées ces prunes
glauques, lumineuses et sphériques comme était à ce
moment-là la rotondité de la mer, ces raisins trans-
parents suspendus au bois desséché comme une claire
journée d'automne, ces poires d'un outremer céleste ?
Car ce ne pouvait être à l'amie de ma grand'mère que
la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le len-
demain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe
de raisins fraîche et dorée et des prunes et des poires
que nous reconnûmes aussi, quoique les prunes eussent
passé, comme la mer à l'heure de notre dîner, au
mauve et que dans l'outremer des poires flottassent
quelques formes de nuages roses. Quelques jours après
nous rencontrâmes Mme de Villeparisis en sortant du
concert symphonique qui se donnait le matin sur la
plage. Persuadé que les œuvres que j'y entendais (le
Prélude de Lohengrin, l'ouverture de Tannhauser, etc.)
exprimaient les vérités les plus hautes, je tâchais de
m' élever autant que je pouvais pour atteindre jusqu'à
elles, je tirais de moi pour les comprendre, je leur
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 123

remettais tout ce que je recélais alors de meilleur, de
plus profond.

Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le
chemin qui va vers l'hôtel, nous nous étions arrêtés
un instant sur la digue, ma grand'mère et moi, pour
échanger quelques mots avec Mme de Villeparisis qui
nous annonçait qu'elle avait commandé pour nous à
l'hôtel, des « Croque-Monsieur » et des œufs à la
crème, je vis de loin venir dans notre direction la prin-
cesse de Luxembourg, à demi appuyée sur une ombrelle
de façon à imprimer à son grand et merveilleux corps
cette légère inclinaison, à lui faire dessiner cette ara-
besque si chère aux femmes qui avaient été belles
sous l'Empire et qui savaient, les épaules tombantes,
le dos remonté, la hanche creuse, la jambe tendue,
faire flotter mollement leurs corps comme un foulard,
autour de l'armature d'une invisible tige inflexible et
oblique, qui l'aurait traversé. Elle sortait tous les
matins faire son tour de plage presque à l'heure où
tout le monde après le bain remontait pour déjeuner,
et comme le sien était seulement à une heure et demie,
elle ne rentrait à sa villa que longtemps après que les
baigneurs avaient abandonné la digue déserte et brû-
lante. Mme de Villeparisis présenta ma grand'mère,
voulut me présenter, mais dut me demander mon nom,
car elle ne se le rappelait pas. Elle ne l'avait peut-être
jamais su, ou en tout cas avait oublié depuis bien
des années à qui ma grand'mère avait marié sa fille.
Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de
Villeparisis. Cependant la princesse de Luxembourg
nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout
en causant avec la marquise, elle se détournait pour
poser de doux regards sur ma grand'mère et sur moi,
avec cet embryon de baiser qu'on ajoute au sourire
quand celui-ci s'adresse à un bébé avec sa nounou.
Même dans son désir de ne pas avoir l'air de siéger
dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans
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124 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

doute mal calculé la distance, car, par une erreur de
réglage, ses regards s'imprégnèrent d'une telle bonté
que je vis approcher le moment où elle nous flatterait
de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent
passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin
d'Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d'ani-
maux et de Bois de Boulogne prit plus de consistance
pour moi. C'était l'heure où la digue est parcourue
par les marchands ambulants et criards qui vendent
des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant
que faire pour nous témoigner sa bienveillance, la
princesse arrêta le premier qui passa; il n'avait plus
qu'un pain de seigle, du genre de ceux qu'on jette aux
canards. La princesse le prit et me dit: « C'est pour
votre grand'mère. » Pourtant, ce fut à moi qu'elle le
tendit, en me disant avec un fin sourire: « Vous le lui
donnerez vous-même », pensant qu'ainsi mon plaisir
serait plus complet s'il n'y avait pas d'intermédiaires
entre moi et les animaux. D'autres marchands s'ap-
prochèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu'ils
avaient, de paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas
et de sucres d'orge. Elle me dit « Vous en mangerez
et vous en ferez manger aussi à votre grand'mère »
et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé
en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait
l'émerveillement de la plage. Puis elle dit adieu à
Mme de Villeparisis et nous tendit la main avec l'in-
tention de nous traiter de la même manière que son
amie, en intimes, et de se mettre à notre portée. Mais
cette fois, elle plaça sans doute notre niveau un peu
moins bas dans l'échelle des êtres, car son égalité
avec nous fut signifiée par la princesse à ma grand'mère
au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on
adresse à un gamin quand on lui dit au revoir comme
à une grande personne. Par un merveilleux progrès
de l'évolution, ma grand'mère n'était plus un canard
ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 125

appelé un « baby ». Enfin, nous ayant quittés tous
trois, la Princesse reprit sa promenade sur la digue
ensoleillée en incurvant sa taille magnifique qui comme
un serpent autour d'une baguette s'enlaçait à l'om-
brelle blanche imprimée de bleu que Mme de Luxem-
bourg tenait fermée à la main. C'était ma première
altesse, je dis la première, car la princesse Mathilde
n'était pas altesse du tout de façons. La seconde, on
le verra plus tard, ne devait pas moins m'étonner par
sa bonne grâce. Une forme de l'amabilité des grands
seigneurs, intermédiaires bénévoles entre les souve-
rains et les bourgeois, me fut apprise le lendemain
quand Mme de Villeparisis nous dit: « Elle vous a
trouvés charmants. C'est une femme d'un grand juge-
ment, de beaucoup de cœur. Elle n'est pas comme
tant de souveraines ou d'altesses. Elle a une vraie
valeur. » Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air con-
vaincu, et toute ravie de pouvoir nous le dire: « Je
crois qu'elle serait enchantée de vous revoir. »
Mais ce matin-là même, en quittant la princesse de
Luxembourg, Mme de Villeparisis me dit une chose
qui me frappa davantage et qui n'était pas du domaine
de l'amabilité.

Est-ce que vous êtes le fils du directeur au
Ministère ? me demanda-t-elle. Ah! il paraît que
votre père est un homme charmant. Il fait un bien
beau voyage en ce moment.

Quelques jours auparavant nous avions appris par
une lettre de Maman que mon père et son compagnon
M. de Norpois avaient perdu leurs bagages.

Ils sont retrouvés, ou plutôt ils n'ont jamais été
perdus, voici ce qui était arrivé, nous dit Mme de
Villeparisis, qui, sans que nous sussions comment,
avait l'air beaucoup plus renseignée que nous sur les
détails du voyage. Je crois que votre père avancera
son retour à la semaine prochaine car il renoncera
probablement à aller à Algésiras. Mais il a envie de
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126 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

consacrer un jour de plus à Tolède car il est admira-
teur d'un élève de Titien dont je ne me rappelle pas
le nom et qu'on ne voit bien que là.

Et je me demandais par quel hasard, dans la lunette
indifférente à travers laquelle Mme de Villeparisis
considérait d'assez loin l'agitation sommaire, minuscule
et vague de la foule des gens qu'elle connaissait, se
trouvait intercalé à l'endroit où elle considérait mon
père un morceau de verre prodigieusement grossissant
qui lui faisait voir avec tant de relief et 'dans le plus
grand détail tout ce qu'il avait d'agréable, les contin-
gences qui le forçaient à revenir, ses ennuis de douane,
son goût pour le Greco, et, changeant pour elle l'échelle
de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au
milieu des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui
Gustave Moreau a donné, quand il l'a peint à côté-
d'.une faible mortelle, une stature plus qu'humaine.
Ma grand'mère prit congé de Mme de Villeparisis
pour que nous pussions rester à respirer l'air un instant
de plus devant l'hôtel, en attendant qu'on nous fît
signe à travers le vitrage que notre déjeuner était
servi. On entendit un tumulte. C'était la jeune maî-
tresse du roi des sauvages, qui venait de prendre son
bain et rentrait déjeuner.

Vraiment c'est un fléau, c'est à quitter la
France s'écria rageusement le bâtonnier qui passait
à ce moment.

Cependant la femme du notaire attachait des yeux
écarquillés sur la fausse souveraine.

Je ne peux pas vous dire comment Mme Blandais
m'agace en regardant ces gens-là comme cela, dit le
bâtonnier au président. Je voudrais pouvoir lui donner
une gifle. C'est comme cela qu'on donne de l'impor-
tance à cette canaille qui naturellement ne demande
qu'à ce que l'on s'occupe d'elle. Dites donc à son mari
de l'avertir que c'est ridicule; moi je ne sors plus avec
eux s'ils ont l'air de faire attention aux déguisés.
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 127

Quant à la venue de la princesse de Luxembourg,
dont l'équipage, le jour où elle avait apporté des
fruits, s'était arrêté devant l'hôtel, elle n'avait pas
échappé au groupe de la femme du notaire, du bâton-
nier et du premier président, déjà depuis quelque
temps fort agitées de savoir si c'était une marquise
authentique et non une aventurière que cette Mme de
Villeparisis qu'on traitait avec tant d'égards, des-
quels toutes ces dames brûlaient d'apprendre qu'elle
était indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait
le hall, la femme du premier président, qui flairait
partout des irrégulières, levait son nez de sur son
ouvrage et la regardait d'une façon qui faisait
mourir de rire ses amies.

Oh moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je
commence toujours par croire le mal. Je ne consens
à admettre qu'une femme est vraiment mariée que
quand on m'a sorti les extraits de naissance et les
actes notariés. Du reste, n'ayez crainte, je vais pro-
céder à ma petite enquête.

Et chaque jour ces dames accouraient en riant.
Nous venons aux nouvelles.

Mais le soir de la visite de la princesse de Luxem-
bourg, la femme du Premier mit un doigt sur sa bouche.
Il y a du nouveau.

Oh elle est extraordinaire, Mme Poncin je n'ai
jamais vu. mais dites, qu'y a-t-il ?

Eh bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes,
avec un pied de rouge.sur la figure, une voiture qui
sentait l'horizontale d'une lieue, et comme n'en ont
que ces demoiselles, est venue tantôt pour voir la
prétendue marquise.

Ouil you uouil patatras Voyez-vous ça mais c'est
cette dame que nous avons vue, vous vous rappelez,
bâtonnier; nous avons bien trouvé qu'elle marquait très
mal mais nous ne savions pas qu'elle était venue pour
la marquise. Une femme avec un nègre, n'est-ce pas ?
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128 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

C'est cela même.

Ah vous m'en direz tant. Vous ne savez pas
son nom ?

Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris
la carte, elle a comme nom de guerre la princesse de
Luxembourg Avais-je raison de me méfier C'est
agréable d'avoir ici une promiscuité avec cette espèce
de Baronne d'Ange.

Le bâtonnier cita Mathurin Régnier et Macette au
premier président.

Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu
fut momentané comme ceux qui se forment au
deuxième acte d'un vaudeville pour se dissiper au
dernier. Mme de Luxembourg, nièce du roi d'Angle-
terre et de l'empereur d'Autriche, et Mme de Ville-
parisis parurent toujours, quand la première venait
chercher la seconde pour se promener en voiture,
deux drôlesses de l'espèce de celles dont on se gare
difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts
des hommes du faubourg Saint-Germain passent aux
yeux d'une bonne partie de la bourgeoisie pour des
décavés crapuleux (qu'ils sont d'ailleurs quelquefois
individuellement) et que, par conséquent, personne ne
reçoit. La bourgeoisie est trop honnête en cela, car
leurs tares ne les empêcheraient nullement d'être reçus
avec la plus grande faveur là où elle ne le sera jamais.
Et eux s'imaginent tellement que la bourgeoisie le
sait qu'ils affectent une simplicité en ce qui les con-
cerne, un dénigrement pour leurs amis particulière-
ment « à la côte », qui achève le malentendu. Si par
hasard un homme du grand monde est en rapports
avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, étant
extrêmement riche, avoir la présidence des plus im-
portantes sociétés financières, la bourgeoisie qui voit
enfin un noble digne d'être grand bourgeois jurerait
qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné
qu'elle croit d'autant plus dénué de relations qu'il est
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 129

LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 9

plus aimable. Et elle n'en revient pas quand le duc,
président du conseil d'administration de la colossale
Affaire, donne pour femme à son fils la fille du mar-
quis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de
France, de même qu'un souverain fera plutôt épouser
à son fils la fille d'un roi détrôné que d'un président
de la république en fonctions. C'est dire que les deux
mondes ont l'un de l'autre une vue aussi chimérique
que les habitants d'une plage située à une des extré-
mités de la baie de Balbec ont de la plage située à
l'autre extrémité: de Rivebelle on voit un peu Mar-
cou ville l'Orgueilleuse; mais cela même trompe, car
on croit qu'on est vu de Marcouville d'où au contraire
les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie invi-
sibles.

Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre
que j'avais eu, ayant estimé que je ne devrais pas
rester toute la journée au bord de la mer, en plein
soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon usage
quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'-
mère prit les ordonnances avec un respect apparent
où je reconnus tout de suite sa ferme décision de n'en
faire exécuter aucune, mais tint compte du conseil
en matière d'hygiène et accepta l'offre de Mme de
Villeparisis de nous faire faire quelques promenades
en voiture. J'allais et venais, jusqu'à l'heure du déjeu-
ner, de ma chambre à celle de ma grand'mère. Elle ne
donnait pas directement sur la mer comme la mienne
mais prenait jour de trois côtés différents: sur un coin
de la digue, sur une cour et sur la campagne, et était
meublée autrement avec des fauteuils brodés de fili-
granes métalliques et de fleurs roses d'où semblait
émaner l'agréable et fraîche odeur qu'on trouvait en
entrant. Et à cette heure où des rayons venus d'expo-
sitions, et comme d'heures différentes, brisaient les
angles du mur, à côté d'un reflet de la plage mettaient
sur la commode un reposoir diapré comme les fleurs
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130 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

du sentier, suspendaient à la paroi les ailes repliées,
tremblantes et tièdes d'une clarté prête à reprendre
son vol, chauffaient comme un bain un carré de tapis
provincial devant la fenêtre de la courette que le
soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au
charme et à la complexité de la décoration mobilière
en semblant exfolier la soie fleurie des fauteuils et
détacher leur passementerie, cette chambre, que je
traversais un moment avant de m'habiller pour la
promenade, avait l'air d'un prisme où se décomposaient
les couleurs de la lumière du dehors, d'une ruche où
les sucs de la journée que j'allais goûter étaient disso-
ciés, épars, enivrants et visibles, d'un jardin de l'es-
pérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons
d'argent et de pétales de rose. Mais avant tout j'avais
ouvert mes rideaux dans l'impatience de savoir quelle
était la Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage,
comme une Néréide. Car chacune de ces Mers ne
restait jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en
avait une autre qui parfois lui ressemblait. Mais je
ne vis jamais deux fois la même.

Il y en avait qui étaient d'une beauté si rare qu'en
les apercevant mon plaisir était encore accru par la
surprise. Par quel privilège, un matin plutôt qu'un
autre, la fenêtre en s'entr'ouvrant découvrit-elle à
mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonomèné, dont
la beauté paresseuse et qui respirait mollement avait
la transparence d'une vaporeuse émeraude à travers
laquelle je voyais affluer les éléments pondérables qui
la coloraient ? Elle faisait jouer le soleil avec un sou-
rire alangui par une brume invisible qui n'était qu'un
espace vide réservé autour de sa surface translucide
rendue ainsi plus abrégée et plus saisissante, comme
ces déesses que le sculpteur détache sur le reste du
bloc qu'il ne daigne pas dégrossir. Telle, dans sa cou-
leur unique, elle nous invitait à la promenade sur
ces routes grossières et terriennes, d'où, installés dans
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 131

la calèche de Mme de Villeparisis, nous apercevions
tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur
de sa molle palpitation.

Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure,
pour que nous eussions le temps d'aller soit jusqu'à
Saint-Mars-le-Vêtu, soit jusqu'aux rochers de Quet-
teholme ou à quelque autre but d'excursion qui, pour
une voiture assez lente, était fort lointain et deman-
dait toute la journée. Dans ma joie de la longue pro-
menade que nous allions entreprendre, je fredonnais
quelque air récemment écouté, et je faisais les cent
pas en attendant que Mme de Villeparisis fût prête.
Si c'était dimanche, sa voiture n'était pas seule devant
l'hôtel; plusieurs fiacres loués attendaient, non seule-
ment les personnes qui étaient invitées au château
de Féterne chez Mme de Cambremer, mais celles qui
plutôt que de rester là comme des enfants punis
déclaraient que le dimanche était un jour assommant
à Balbec et partaient dès après déjeuner se cacher
dans une plage voisine ou visiter quelque site, et
même souvent, quand on demandait à Mme Blandais
si elle avait été chez les Cambremer, elle répondait
péremptoirement: « Non, nous étions aux cascades
du Bec », comme si c'était là la seule raison pour
laquelle elle n'avait pas passé la journée à Féterne.
Et le bâtonnier disait charitablement:

Je vous envie; j'aurais bien changé avec vous,
c'est autrement intéressant.

A côté des voitures, devant le porche où j'atten-
dais, était planté comme un arbrisseau d'une espèce
rare un jeune chasseur qui ne frappait pas moins les
yeux par l'harmonie singulière de ses cheveux colorés,
que par son épiderme de plante. A l'intérieur dans
le hall qui correspondait au narthex, ou église des
Catéchumènes, des églises romanes, et où les personnes
qui n'habitaient pas l'hôtel avaient le droit de passer,
les camarades du groom « extérieur » ne travaillaient
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132 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins
quelques mouvements. Il est probable que le matin
ils aidaient au nettoyage. Mais l'après-midi ils res-
taient là seulement comme des choristes qui, même
quand ils ne servent à rien, demeurent en scène pour
ajouter à la figuration. Le Directeur général, celui qui
me faisait si peur, comptait augmenter considérable-
ment leur nombre l'année suivante, car il « voyait
grand ». Et sa décision affligeait beaucoup le directeur
de l'hôtel, lequel trouvait que tous ces enfants n'étaient
que des « faiseurs d'embarras » entendant par là qu'ils
embarrassaient le passage et ne servaient à rien. Du
moins entre le déjeuner et le dîner, entre les sorties
et les rentrées des clients remplissaient-ils le vide de
l'action comme ces élèves de Mme de Maintenon qui
sous le costume de jeunes israélites font intermède
chaque fois qu'Esther ou Joad s'en vont. Mais le
chasseur du dehors, aux nuances précieuses, à la taille
élancée et frêle, non loin duquel j'attendais que la
marquise descendît, gardait une immobilité à laquelle
s'ajoutait de la mélancolie, car ses frères aînés avaient
quitté l'hôtel pour des destinées plus brillantes et il
se sentait isolé sur cette terre étrangère. Enfin Mme de
Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture et l'y
faire monter eût peut-être dû faire partie des fonc-
tions du chasseur. Mais il savait d'une part qu'une
personne qui amène ses gens avec soi se fait servir
par eux, et d'habitude donne peu de pourboires dans
un hôtel, que les nobles de l'ancien faubourg Saint-
Germain agissent de même. Mme de Villeparisis appar-
tenait à la fois à deux de ces catégories. Le chasseur
arborescent en concluait qu'il n'avait rien à attendre
de la marquise; en laissant le maître d'hôtel et la
femme de chambre de celle-ci l'installer avec ses
affaires, il rêvait tristement au sort envié de ses
frères et conservait son immobilité végétale.
Nous partions; quelque temps après avoir contourné
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 133

la station du chemin de fer nous entrions dans une
route campagnarde qui me devint bientôt aussi fami-
lière que celles de Combray, depuis le coude où elle
s'amorçait entre des clos charmants jusqu'au tour-
nant où nous la quittions et qui avait de chaque côté
des terres labourées. Au milieu d'elles, on voyait çà et
là un pommier, privé il est vrai de ses fleurs et ne
portant plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suf-
fisait à m'enchanter parce que je reconnaissais ces
feuilles inimitables dont la large étendue, comme le
tapis d'estrade d'une fête nuptiale maintenant ter-
minée, avait été tout récemment foulée par la traîne
de satin blanc des fleurs rougissantes.

Combien de fois à Paris, dans le mois de mai de
l'année suivante, il m'arriva d'acheter une branche de
pommier chez le fleuriste et de passer ensuite la nuit
devant ses fleurs où s'épanouissait la même essence
crémeuse qui poudrait encore de son écume les bour-
geons des feuilles et entre les blanches corolles des-
quelles il semblait que ce fût le marchand qui, par
générosité envers moi, par goût inventif aussi et
contraste ingénieux, eût ajouté de chaque côté, en
surplus, un seyant bouton rose;.je les regardais, je les
faisais poser sous ma lampe si longtemps que j'étais
souvent encore là quand l'aurore leur apportait la
même rougeur qu'elle devait faire en même temps à
Balbec et je cherchais à les reporter sur cette
route par l'imagination, à les multiplier, à les étendre
dans le cadre préparé, sur la toile toute prête de ces
clos dont je savais le dessin par cœur – et que j'au-
rais tant voulu, qu'un jour je devais revoir au
moment où avec la verve ravissante du génie, le prin-
temps couvre leur canevas de ses couleurs.

Avant de monter en voiture, j'avais composé le
tableau de mer que j'allais chercher, que j'espérais
voir avec le « soleil rayonnant », et qu'à Balbec je
n'apercevais que trop morcelé entre tant d'enclaves
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134 A LA RECHERGHE D U TEMPS PERDU

vulgaires et que mon rêve n'admettait pas, de bai-
gneurs, de cabines, de yachts de plaisance. Mais quand,
la voiture de Mme de Villeparisis étant parvenue au
haut d'une côte, j'apercevais la mer entre les feuillages
des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces
détails contemporains qui l'avaient mise comme en
dehors de la nature et de l'histoire, et je ne pouvais
en regardant les flots m'empêcher de penser que c'était
les mêmes que Leconte de Lisle nous peint dans
l'Orestie quand « tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers
dans l'aurore » les guerriers chevelus de l'héroïque
Hellas « de cent mille avirons battaient le flot sonore ».
Mais en revanche je n'étais plus assez près de la mer
qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne sen-
tais plus de puissance sous ces couleurs étendues
comme celles d'une peinture entre les feuilles où elle
apparaissait aussi inconsistante que le ciel, et seule-
ment plus foncée que lui.

Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les églises
me promettait que nous irions voir une fois l'une,
une fois l'autre, et surtout celle de Carqueville « toute
cachée sous son vieux lierre », dit-elle avec un mou-
vement de la main qui semblait envelopper avec goût
la façade absente dans un feuillage invisible et déli-
cat. Mme de Villeparisis avait souvent, avec ce petit
geste descriptif, un mot juste pour définir le charme
et la particularité d'un monument, évitant toujours
les. termes techniques, mais ne pouvant dissimuler
qu'elle savait très bien les choses dont elle parlait.
Elle semblait chercher à s'en excuser sur ce qu'un des
châteaux de son père, et où elle avait été élevée, étant
situé dans une région où il y avait des églises du même
style qu'autour de Balbec il eût été honteux qu'elle
n'eût pas pris le goût de l'architecture, ce château
étant d'ailleurs le plus bel exemplaire de celle de la
Renaissance. Mais comme il était aussi un vrai musée,
comme d'autre part Chopin et Liszt y avaient joué,
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 135

Lamartine récité des vers, tous les artistes connus de
tout un siècle écrit des pensées, des mélodies, fait des
croquis sur l'album familial, Mme de Villeparisis ne
donnait, par grâce, bonne éducation, modestie réelle,
ou manque d'esprit philosophique, que cette origine
purement matérielle à sa connaissance de tous les
arts, et finissait par, avoir l'air de considérer la pein-
ture, la musique, la littérature et la philosophie comme
l'apanage d'une jeune fille élevée de la façon la plus
aristocratique dans un monument classé et illustre.
On aurait dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres
tableaux que ceux dont on a hérité. Elle fut contente
que ma grand'mère aimât un collier qu'elle portait et
qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d'une
bisaïeule à elle, par Titien, et qui n'était jamais sorti
de la famille. Comme cela on était sûr que c'était un
vrai. Elle ne voulait pas entendre parler des tableaux
achetés on ne sait comment par un Crésus, elle était
d'avance persuadée qu'ils étaient faux et n'avait
aucun désir de les voir, nous savions qu'elle-même
faisait des aquarelles de fleurs, et ma grand'mère qui
les avait entendu vanter lui en parla. Mme de Ville-
parisis changea de conversation par modestie, mais
sans montrer plus d'étonnement ni de plaisir qu'une
artiste suffisamment connue à qui les compliments
n'apprennent rien. Elle se contenta de dire que c'était
un passe-temps charmant parce que si les fleurs nées
du pinceau n'étaient pas fameuses, du moins les
peindre vous faisait vivre dans la société des fleurs
naturelles, de la beauté desquelles, surtout quand on
était obligé de les regarder de plus près pour les imi-
ter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme de Ville-
parisis se donnait congé pour laisser reposer ses yeux.
Nous fûmes étonnés, ma grand'mère et moi, de
voir combien elle était plus « libérale » que même la
plus grande partie de la bourgeoisie. Elle s'étonnait
qu'on fût scandalisé des expulsions des jésuites, disant
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136 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

que cela s'était toujours fait, même sous la monarchie,
même en Espagne. Elle défendait la République à
laquelle elle ne reprochait son anti-cléricalisme que
dans cette mesure: « Je trouverais tout aussi mauvais
qu'on m'empêchât d'aller à la messe si j'en ai envie
que d'être forcée d'y aller si je ne le veux pas », lan-
çant même certains mots comme: « Oh la noblesse
aujourd'hui, qu'est-ce que c'est » « Pour moi, un
homme qui ne travaille pas, ce n'est rien », peut-être
seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient de
piquant, de savoureux, de mémorable, dans sa bouche.
En entendant souvent exprimer avec franchise des
opinions avancées pas jusqu'au socialisme cepen-
dant, qui était la bête noire de Mme de Villeparisis
précisément par une de ces personnes en considération
de l'esprit desquelles notre scrupuleuse et timide
impartialité se refuse à condamner les idées des con-
servateurs, nous n'étions pas loin, ma grand'mère et
moi, de croire qu'en notre agréable compagne se trou-
vaient la mesure et le modèle de la vérité en toutes
choses. Nous la croyions sur parole tandis qu'elle
jugeait ses Titiens, la colonnade de son château, l'es-
prit de conversation de Louis-Philippe. Mais
comme ces érudits qui émerveillent quand on les met
sur la peinture égyptienne et les inscriptions étrusques,
et qui parlent d'une façon si banale des œuvres mo-
dernes que nous nous demandons si nous n'avons pas
surfait l'intérêt des sciences où ils sont versés, puisque
n'y apparaît pas cette même médiocrité qu'ils ont
pourtant dû y apporter aussi bien que dans leurs
niaises études sur Baudelaire Mme de Villeparisis
interrogée par moi sur Chateaubriand, sur Balzac, sur
Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entre-
vus par elle-même, riait de mon admiration, racontait
sur eux des traits piquants comme elle venait de faire
sur des grands seigneurs ou des hommes politiques, et
jugeait sévèrement ces écrivains, précisément parce
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 137

qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effa-
cement de soi, de cet art sobre qui se contente d'un
seul trait juste et n'appuie pas, qui fuit plus que tout
le ridicule de la grandiloquence, de cet à-propos, de
ces qualités de modération de jugement et de sim-
plicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la
vraie valeur: on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur
préférer des hommes qui, peut-être, en effet, avaient
eu, à cause d'elles, l'avantage sur un Balzac, un Hugo,
un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil
des ministres, Molé, Fontanes, Vitrolles, Bersot,
Pasquier, Lebrun, Salvandy ou Daru.

C'est comme les romans de Stendhal pour qui
vous aviez l'air d'avoir de l'admiration. Vous l'auriez
beaucoup étonné en lui parlant sur ce ton. Mon père
qui le voyait chez M. Mérimée un homme de talent
au moins celui-là m'a souvent dit que Beyle (c'était
son nom) était d'une vulgarité affreuse, mais spirituel
dans un dîner, et ne s'en faisait pas accroire pour ses
livres. Du reste, vous avez pu voir vous-même par
quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges
outrés de M. de Balzac. En cela du moins il était
homme de bonne compagnie.'

Elle avait de tous ces grands hommes des auto-
graphes, et semblait, se prévalant des relations parti-
culières que sa famille avait eues avec eux, penser que
son jugement à leur égard était plus juste que celui
de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les
fréquenter.

Je crois que je peux en parler, car ils venaient
chez mon père; et comme disait M. Sainte-Beuve, qui
avait bien de l'esprit, il faut croire sur eux ceux qui
les ont vus de près et ont pu juger plus exactement
de ce qu'ils valaient.

Parfois, comme la voiture gravissait une route mon-
tante entre des terres labourées, rendant les champs
plus réels, leur ajoutant une marque d'authenticité,
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138 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

comme la précieuse fleurette dont certains maîtres
anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets
hésitants pareils à ceux de Combray suivaient notre
voiture. Bientôt nos chevaux les distançaient, mais
après quelques pas, nous en apercevions un autre qui
en nous attendant avait piqué devant nous dans
l'herbe son étoile bleue; plusieurs s'enhardissaient
jusqu'à venir se poser au bord de la route et c'était
toute une nébuleuse qui se formait avec mes souvenirs
lointains et les fleurs apprivoisées.

Nous redescendions la côte; alors nous croisions,
la montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voi-
ture, quelqu'une de ces créatures fleurs de la belle
journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
champs, car chacune recèle quelque chose qui n'est
pas dans une autre et qui empêchera que nous puis-
sions contenter avec ses pareilles le désir qu'elle a
fait naître en nous quelque fille de ferme poussant
sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque
fille de boutiquier en promenade, quelque élégante
demoiselle assise sur le strapontin d'un landau, en
face de ses parents. Certes Bloch m'avait ouvert une
ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la
vie, le jour où il m'avait appris que les rêves que
j'avais promenés solitairement du côté de Méséglise
quand je souhaitais que passât une paysanne que je
prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimère
qui ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais
que toutes les filles qu'on rencontrait, villageoises ou
demoiselles, étaient toutes prêtes à en exaucer de
pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais souffrant
et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour
avec elles, j'étais tout de même heureux comme un
enfant né dans une prison ou dans un hôpital et qui,
ayant cru longtemps que l'organisme humain ne
peut digérer que du pain sec et des médicaments, a
appris tout d'un coup que les pêches, les abricots, le
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 139

raisin, ne sont pas une simple parure de la campagne,
mais des aliments délicieux et assimilables. Même si
son geôlier ou son garde-malade ne lui permettent pas
de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui
paraît meilleur et l'existence plus clémente. Car un
désir nous semble plus beau, nous nous appuyons à
lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en
dehors de nous la réalité s'y conforme, même si pour
nous il n'est pas réalisable. Et nous pensons avec plus
de joie à une vie où, à condition que nous écartions
pour un instant de notre pensée le petit obstacle acci-
dentel et particulier qui nous empêche personnelle-
ment de le faire, nous pouvons nous imaginer
l'assouvissant. Pour les belles filles qui passaient, du
jour où j'avais su que leurs joues pouvaient être em-
brassées, j'étais devenu curieux de leur âme. Et l'uni-
vers m'avait paru plus intéressant.

La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. A
peine avais-je le temps de voir la fillette qui venait
dans notre direction; et pourtant comme la beauté
des êtres n'est pas comme celle des choses, et que
nous sentons qu'elle est celle d'une créature unique,
consciente et volontaire dès que son individualité,
âme vague, volonté inconnue de moi, se peignait en
une petite image prodigieusement réduite, mais com-
plète, au fond de son regard distrait, aussitôt, mysté-
rieuse réplique des pollens tout préparés par les pistils,
je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi
minuscule, du désir de ne pas laisser passer cette fille
sans que sa pensée prît conscience de ma personne,
sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à quelqu'un
d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rêverie
et saisir son cœur. Cependant notre voiture s'éloignait,
la belle fille était déjà derrière nous, et comme elle
ne possédait de moi aucune des notions qui consti-
tuent une personne, ses yeux, qui m'avaient à peine
vu, m'avaient déjà oublié. Était-ce parce que je ne
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140 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

l'avais qu'entr'aperçue que je l'avais trouvée si belle ?
Peut-être. D'abord l'impossibilité de s'arrêter auprès
d'une femme, le risque de ne pas la retrouver un autre
jour lui donnent brusquement le même charme qu'à
un pays la maladie ou la pauvreté qui nous empêchent
de le visiter, ou qu'aux jours si ternes qui nous restent
à vivre le combat où nous succomberons sans doute.
De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude, la vie devrait
paraître délicieuse à ces êtres qui seraient à chaque
heure menacés de mourir c'est-à-dire à tous les
hommes. Puis si l'imagination est entraînée par le
désir de ce que nous ne pouvons posséder, son essor
n'est pas limité par une réalité complètement perçue
dans ces rencontres où les charmes de la passante sont
généralement en relation directe avec la rapidité du
passage. Pour peu que la nuit tombe et que la voiture
aille vite, à la campagne, dans une ville, il n'y a pas
un torse féminin mutilé comme un marbre antique
par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui
le noie, qui ne tire sur notre cœur, à chaque coin de
route, du fond de chaque boutique, les flèches de .la
Beauté, de la Beauté dont on serait parfois tenté de
se demander si elle est en ce monde autre chose que
la partie de complément qu'ajoute à une passante
fragmentaire et fugitive notre imagination surexcitée
par le regret.

Si j'avais pu descendre parler à la fille que nous
croisions, peut-être eussé-je été désillusionné par quel-
que défaut de sa peau que de la voiture je n'avais pas
distingué. (Et alors, tout effort pour pénétrer dans sa
vie m'eût semblé soudain impossible. Car la beauté est
une suite d'hypothèses que rétrécit la laideur en
barrant la route que nous voyions déjà s'ouvrir sur
l'inconnu.) Peut-être un seul mot qu'elle eût dit, un
sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre inatten-
dus, pour lire l'expression de sa figure et de sa dé-
marche, qui seraient aussitôt devenues banales. C'est
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 141

possible, car je n'ai jamais rencontré dans la vie de
filles aussi désirables que les jours où j'étais avec
quelque grave personne que, malgré les mille prétextes
que j'inventais, je ne pouvais quitter: quelques années
après celle où j'allai pour la première fois à Balbec,
faisant à Paris une course en voiture avec un ami de
mon père et ayant aperçu une femme qui marchait
vite dans la nuit, je pensai qu'il était déraisonnable
de perdre pour une raison de convenances ma part
de bonheur dans la seule vie qu'il y ait sans doute, et
sautant à terre sans m'excuser, je me mis à la recherche
de l'inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la
retrouvai dans une troisième, et me trouvai enfin, tout
essoufflé, sous un réverbère, en face de la vieille
Mme Verdurin que j'évitais partout et qui, heureuse
et surprise, s'écria: « Oh comme c'est aimable d'avoir
couru pour me dire bonjour. »

Cette année-là, à Balbec, au moment de ces ren-
contres, j'assurais à ma grand'mère, à Mme de Ville-
parisis qu'à cause d'un grand mal de tête, il valait
mieux que je rentrasse seul à pied..Elles refusaient
de me laisser descendre. Et j'ajoutais la belle fille
(bien plus difficile à retrouver que ne l'est un monu-
ment, car elle était anonyme et mobile) à la collection
de toutes celles que je me promettais de voir de près.
Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans
des conditions telles que je crus que je pourrais la
connaître comme je voudrais. C'était une laitière qui
vint d'une ferme apporter un supplément de crème à
l'hôtel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle
me regardait, en effet, avec une attention qui n'était
peut-être causée que par l'étonnement que lui causait
la mienne. Or le lendemain, jour où je m'étais reposé
toute la matinée, quand Françoise vint ouvrir les
rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait
été déposée pour moi à l'hôtel. Je ne connaissais per-
sonne à Balbec. Je ne doutai pas que la lettre ne fût
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142 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

de la laitière. Hélas, elle n'était que de Bergotte qui,
de passage, avait essayé de me voir, mais ayant su
que je dormais m'avait laissé un mot charmant pour
lequel le liftman avait fait une enveloppe que j'avais
crue écrite par la laitière. J'étais affreusement déçu,
et l'idée qu'il était plus difficile et plus flatteur d'avoir
une lettre de Bergotte ne me consolait en rien qu'elle
ne fût pas de la laitière. Cette fille-là même, je ne la
retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seule-
ment de la voiture de Mme de Villeparisis. La vue et
la perte de toutes accroissaient l'état d'agitation où
je vivais et je trouvais quelque sagesse aux philo-
sophes qui nous recommandent de borner nos désirs
(si toutefois ils veulent parler du désir des êtres, car
c'est le seul qui puisse laisser de l'anxiété, s'appliquant
à de l'inconnu conscient. Supposer que la philosophie
veut parler du désir des richesses serait trop absurde).
Pourtant j'étais disposé à juger cette sagesse incom-
plète, car je me disais que ces rencontres me faisaient
trouver encore plus beau un monde qui fait ainsi
croître sur toutes les routes campagnardes des fleurs
à la fois singulières et communes, trésors fugitifs de
la journée, aubaines de la promenade, dont les cir-
constances contingentes qui ne se reproduiraient peut-
être pas toujours m'avaient seules empêché de profiter,
et qui donnent un goût nouveau à la vie.

Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre,
je pourrais trouver sur d'autres routes de semblables
filles, je commençais déjà à fausser ce qu'a d'exclusi-
vement individuel le désir de vivre auprès d'une femme
qu'on a trouvée jolie, et du seul fait que j'admettais
la possibilité de le faire naître artificiellement, j'en
avais implicitement reconnu l'illusion.

Le jour que Mme de Villeparisis nous mena à Car-
queville où était cette église couverte de lierre dont
elle avait parlé et qui, bâtie sur un tertre, domine le
village, la rivière qui le traverse et qui a conservé son
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 143

petit pont du moyen âge, ma grand'mère, pensant que
je serais content d'être seul pour regarder le monu-
ment, proposa à son amie d'aller goûter chez le pâtis-
sier, sur la place qu'on apercevait distinctement et qui
sous sa patine dorée était comme une autre partie d'un
objet tout entier ancien. Il fut convenu que j'irais les
y retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel on
me laissa, il fallait pour reconnaître une église faire
un effort qui me fît serrer de plus près l'idée d'église;
en effet, comme il arrive aux élèves qui saisissent plus
complètement le sens d'une phrase quand on les oblige
par la version ou par le thème à la dévêtir des formes
auxquelles ils sont accoutumés, cette idée d'église dont
je n'avais guère besoin d'habitude devant des clochers
qui se faisaient reconnaître d'eux-mêmes, j'étais obligé
d'y faire perpétuellement appel pour ne pas oublier,
ici que le cintre de cette touffe de lierre était celui
d'une verrière ogivale, là, que la saillie des feuilles
était due au relief d'un chapiteau. Mais alors un peu
de vent soufflait, faisait frémir le porche mobile que
parcouraient des remous propagés et tremblants
comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes
contre les autres; et frissonnante, la façade végétale
entraînait avec elle les piliers onduleux, caressés et
fuyants.

Comme je quittais l'église, je vis devant le vieux
pont des filles du village qui, sans doute parce que
c'était un dimanche, se tenaient attifées, interpellant
les garçons qui passaient. Moins bien vêtue que les
autres, mais semblant les dominer par quelque ascen-
dant car elle répondait à peine à ce qu'elles lui
disaient l'air plus grave et plus volontaire, il y en
avait une grande qui assise à demi sur le rebord du
pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un
petit pot plein de poissons qu'elle venait probable-
ment de pêcher. Elle avait un teint bruni, des yeux
doux, mais un regard dédaigneux de ce qui l'entourait,
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144 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un petit nez d'une forme fine et charmante. Mes
regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la
rigueur pouvaient croire qu'elles avaient suivi mes
regards. Mais ce n'est pas seulement son corps que
j'aurais voulu atteindre, c'était aussi la personne qui
vivait en lui et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'at-
touchement, qui est d'attirer son attention, qu'une
sorte de pénétration, y éveiller une idée.

Et cet être intérieur de la belle pêcheuse semblait
m'être clos encore, je doutais si j'y étais entré, même
après que j'eus aperçu ma propre image se refléter
furtivement dans le miroir de son regard, suivant un
indice de réfraction qui m'était aussi inconnu que si
je me fusse placé dans le champ visuel d'une biche.
Mais de même qu'il ne m'eût pas suffi que mes lèvres
prissent du plaisir sur les siennes mais leur en don-
nassent, de même j'aurais voulu que l'idée de moi qui
entrerait en cet être, qui s'y accrocherait, n'amenât
pas à moi seulement son attention, mais son admira-
tion, son désir, et le forçât à garder mon souvenir
jusqu'au jour où je pourrais la retrouver. Cependant,
j'apercevais à quelques pas la place où devait m'at-
tendre la voiture de Mme de Villeparisis. Je n'avais
qu'un instant; et déjà je sentais que les jeunes filles
commençaient à rire de me voir ainsi arrêté. J'avais
cinq francs dans ma poche. Je les en sortis, et avant
d'expliquer à la belle fille la commission dont je la
chargerais, pour avoir plus de chance qu'elle m'écoutât
je tins un instant la pièce devant ses yeux:
Puisque vous avez l'air d'être du pays, dis-je à
la pêcheuse, est-ce que vous auriez la bonté de faire
une petite course pour moi ? Il faudrait aller devant
un pâtissier qui est paraît-il sur une place, mais je ne
sais pas où c'est, et où une voiture m'attend. Atten-
dez pour ne pas confondre vous demanderez si
c'est la voiture de la marquise de Villeparisis. Du reste
vous verrez bien, elle a deux chevaux.
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 145

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 10

C'était cela que je voulais qu'elle sût pour prendre
une grande idée de moi. Mais quand j'eus prononcé
les mots de « marquise » et « deux chevaux », soudain
j'éprouvai un grand apaisement. Je sentis que la
pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper, avec
mon effroi de ne pouvoir la retrouver, une partie de
mon désir de la retrouver. Il me semblait que je venais
de toucher sa personne avec des lèvres invisibles et
que je lui avais plu. Et cette prise de force de son
esprit, cette possession immatérielle, lui avait ôté de
son mystère autant que fait la possession physique.
Nous descendîmes sur Hudimesnil; tout d'un coup
je fus rempli de ce bonheur profond que je n'avais
pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur
analogue à celui que m'avaient donné, entre autres,
les clochers de Martainville. Mais cette fois il resta
incomplet. Je venais d'apercevoir, en retrait de la route
en dos d'âne que nous suivions, trois arbres qui de-
vaient servir d'entrée à une allée couverte et formaient
un dessin que je ne voyais pas pour la première fois,
je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils
étaient comme détachés, mais je sentais qu'il m'avait
été familier autrefois; de sorte que mon esprit ayant
trébuché entre quelque année lointaine et le moment
présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me
demandai si toute cette promenade n'était pas une
fiction, Balbec un endroit où je n'étais jamais allé que
par l'imagination, Mme de Villeparisis un personnage
de roman et les trois vieux arbres la réalité qu'on
retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu'on
était en train de lire et qui vous décrivait un milieu
dans lequel on avait fini par se croire effectivement
transporté.

Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais
mon esprit sentait qu'ils recouvraient quelque chose
sur quoi ils n'avaient pas prise, comme sur ces objets
placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de
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146 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

notre bras tendu effleurent seulement par instant l'en-
veloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose
un moment pour jeter le bras en avant d'un élan plus
fort et tâcher d'atteindre plus loin. Mais pour que
mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan,
il m'eût fallu être seul. Que j'aurais voulu pouvoir
m'écarter comme je faisais dans les promenades du
côté de Guermantes quand je m'isolais de mes parents 1
Il me semblait même que j'aurais dû le faire. Je recon-
naissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un
certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté
duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait
renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir,
dont l'objet n'était que pressenti, que j'avais à créer
moi-même, je ne l'éprouvais que de rares fois, mais à
chacune d'elles il me semblait que les choses qui
s'étaient passées dans l'intervalle n'avaient guère
d'importance et qu'en m'attachant à sa seule réalité
je pourrais commencer enfin une vraie vie. Je mis un
instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les
fermer sans que Mme de Villeparisis s'en aperçût. Je
restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée,
ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans
la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction
intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-
même. Je sentis de nouveau derrière eux le même
objet connu mais vague et que je ne pus ramener à
moi. Cependant tous trois, au fur et à mesure que la
voiture avançait, je les voyais s'approcher. Où les
avais-je déjà regardés ? Il n'y avait aucun lieu autour
de Combray où une allée s'ouvrît ainsi. Le site qu'ils
me rappelaient il n'y avait pas de place pour lui
davantage dans la campagne allemande où j'étais allé
une année avec ma grand'mère prendre les eaux.
Fallait-il croire qu'ils venaient d'années déjà si loin-
taines de ma vie que le paysage qui les entourait avait
été entièrement aboli dans ma mémoire et que, comme
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 147

ces pages qu'on est tout d'un coup ému de retrouver
dans un ouvrage qu'on s'imaginait n'avoir jamais lu,
ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première
enfance ? N'appartenaient-ils au contraire qu'à ces
paysages du rêve, toujours les mêmes, du moins pour
moi chez qui leur aspect étrange n'était que l'objec-
tivation dans mon sommeil de l'effort que je faisais
pendant la veille, soit pour atteindre le mystère dans
un lieu derrière l'apparence duquel je le pressentais,
comme cela m'était arrivé si souvent du côté de Guer-
mantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un
lieu que j'avais désiré connaître et qui du jour où je
l'avais connu m'avait paru tout superficiel, comme
Balbec ? N'étaient-ils qu'une image toute nouvelle
détachée d'un rêve de la nuit précédente, mais déjà
si effacée qu'elle me semblait venir de beaucoup plus
loin ? Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-
ils derrière eux, comme tels arbres, telle touffe d'herbe
que j'avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi
obscur, aussi difficile à saisir qu'un passé lointain, de
sorte que, sollicité par eux d'approfondir une pensée,
je croyais avoir à reconnaître un souvenir ? Ou encore
ne cachaient-ils même pas de pensées et était-ce une
fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles
dans le temps comme on voit quelquefois double dans
l'espace ? Je ne savais. Cependant ils venaient vers
moi; peut-être apparition mythique, ronde de sor-
cières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je
crus plutôt que c'étaient des fantômes du passé, de
chers compagnons de mon enfance, des amis disparus
qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des
ombres ils semblaient me demander de les emmener
avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation
naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuis-
sant d'un être aimé qui a perdu l'usage de la parole,
sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et que
nous ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement
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148 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

de route, la voiture les abandonna. Elle m'entraînait
loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m'eût
rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.
Je vis les arbres s'éloigner en agitant leurs bras
désespérés, semblant me dire: ce que tu n'apprends
pas de nous aujourd'hui, tu ne le sauras jamais. Si
tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d'où
nous cherchions à nous hisser jusqu'à toi, toute une
partie de toi-même que nous t'apportions tombera
pour jamais au néant. En effet, si dans la suite je re-
trouvai le genre de plaisir et d'inquiétude que je venais
de sentir encore une fois, et si un soir trop tard,
mais pour toujours-je m'attachai à lui, de ces arbres
eux-mêmes, en revanche je ne sus jamais ce qu'ils
avaient voulu m'apporter ni où je les avais vus. Et
quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le
dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villepa-
risis me demandait pourquoi j'avais l'air rêveur, j'étais
triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir
moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un
Dieu.

Il fallait songer au retour. Mme de Villeparisis qui
avait un certain sens de la nature, plus froid que celui
de ma grand'mère, mais qui sait reconnaître, même
en dehors des musées et des demeures aristocratiques,
la beauté simple et majestueuse de certaines choses
anciennes, disait au cocher de prendre la vieille route
de Balbec, peu fréquentée, mais plantée de vieux
ormes qui nous semblaient admirables.

Une fois que nous connûmes cette vieille route,
pour changer, nous revînmes, à moins que nous ne
l'eussions prise à l'aller, par une autre qui traversait
les bois de Chantereine et de Canteloup. L'invisibilité
des innombrables oiseaux qui s'y répondaient tout à
côté de nous dans les arbres donnait la même impres-
sion de repos qu'on a les yeux fermés. Enchaîné à
mon strapontin comme Prométhée sur son rocher.
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 149

j'écoutais mes Océanides. Et quand, par hasard, j'aper-
cevais l'un de ces oiseaux qui passait d'une feuille sous
une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui
et ces chants que je ne croyais pas voir la cause de
ceux-ci dans ce petit corps sautillant, étonné et sans
regard.

Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre
qu'on rencontre en France, montant en pente assez
raide, puis redescendant sur une grande longueur. Au
moment même, je ne lui trouvais pas un grand charme,
j'étais seulement content de rentrer. Mais elle devint
pour moi dans la suite une cause de joies en restant
dans ma mémoire comme une amorce où toutes les
routes semblables sur lesquelles je passerais plus tard
au cours d'une promenade ou d'un voyage s'embran-
cheraient aussitôt sans solution de continuité et pour-
raient, grâce à elle, communiquer immédiatement avec
mon cœur. Car dès que la voiture ou l'automobile
s'engagerait dans une de ces routes qui auraient l'air
d'être la continuation de celle que j'avais parcourue
avec Mme de Villeparisis, ce à quoi ma conscience
actuelle se trouverait immédiatement appuyée comme
à mon passé le plus récent, ce serait (toutes les années
intermédiaires se trouvant abolies) les impressions que
j'avais eues par ces fins d'après-midi-là, en promenade
près de Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que
la brume s'élevait et qu'au delà du prochain village
on apercevait entre les arbres le coucher du soleil
comme s'il avait été quelque localité suivante, fores-
tière, distante et qu'on n'atteindra pas le soir même.
Raccordées à celles que j'éprouvais maintenant dans
un autre pays, sur une route semblable, s'entourant
de toutes les sensations accessoires de libre respi-
ration, de curiosité, d'indolence, d'appétit, de gaieté
qui leur étaient communes, excluant toutes les autres,
ces impressions se renforceraient, prendraient la con-
sistance d'un type particulier de plaisir, et presque
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150 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

d'un cadre d'existence que j'avais d'ailleurs rarement
l'occasion de retrouver, mais dans lequel le réveil des
souvenirs mettait au milieu de la réalité matérielle-
ment perçue une part assez grande de réalité évoquée,
songée, insaisissable, pour me donner, au milieu de ces
régions où je passais, plus qu'un sentiment esthétique,
un désir fugitif mais exalté, d'y vivre désormais pour
toujours. Que de fois, pour avoir simplement senti une
odeur de feuillée, être assis sur un strapontin en face
de Mme de Villeparisis, croiser la princesse de Luxem-
bourg qui lui envoyait des bonjours de sa voiture,
rentrer dîner au Grand-Hôtel, ne m'est-il pas apparu
comme un de ces bonheurs ineffables que ni le pré-
sent ni l'avenir ne peuvent nous rendre et qu'on ne
goûte qu'une fois dans la vie.

Souvent le jour était tombé avant que nous fussions
de retour. Timidement je citais à Mme de Villeparisis
en lui montrant la lune dans le ciel quelque belle
expression de Chateaubriand, ou de Vigny, ou de
Victor Hugo: « Elle répandait ce grand secret de mé-
lancolie » ou « pleurant comme Diane au bord de ses
fontaines » ou « L'ombre était nuptiale, auguste et
solennelle ».

Et vous trouvez cela beau ? me demandait-elle,
génial comme vous dites ? Je vous dirai que je suis
toujours étonnée de voir qu'on prend maintenant au
sérieux des choses que les amis de ces messieurs, tout
en rendant pleine justice à leurs qualités, étaient les
premiers à plaisanter. On ne prodiguait pas le nom
de génie comme aujourd'hui, où si vous dites à un
écrivain qu'il n'a que du talent il prend cela pour une
injure. Vous me citez une grande phrase de M. de
Chateaubriand sur le clair de lune. Vous allez voir que
j'ai mes raisons pour y être réfractaire. M. de Cha-
teaubriand venait bien souvent chez mon père. Il était
du reste agréable quand on était seul parce qu'alors
il était simple et amusant, mais dès qu'il y avait du
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 151

monde, il se mettait à poser et devenait ridicule;
devant mon père, il prétendait avoir jeté sa démission
à la face du roi et dirigé le conclave, oubliant que
mon père avait été chargé par lui de supplier le roi
de le reprendre, et l'avait entendu faire sur l'élection
du pape les pronostics les plus insensés. Il fallait
entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui
était un autre homme que M. de Chateaubriand.
Quant aux phrases de celui-ci sur le clair de lune elles
étaient tout simplement devenues une charge à la
maison. Chaque fois qu'il faisait clair de lune autour
du château, s'il y avait quelque invité nouveau, on
lui conseillait d'emmener M. de Chateaubriand prendre
l'air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père ne
manquait pas de prendre à part l'invité: « M. de Cha-
teaubriand a été bien éloquent ? Oh oui. Il
vous a parlé du clair de lune. Oui, comment savez-
vous ? Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui
citait la phrase. Oui, mais par quel mystère ?
Et il vous a parlé même du clair de lune dans la cam-
pagne romaine. Mais vous êtes sorcier. » Mon père
n'était pas sorcier, mais M. de Chateaubriand se con-
tentait de servir toujours un même morceau tout pré-
paré.

Au nom de Vigny elle se mit à rire.

Celui qui disait « Je suis le comte Alfred de
Vigny. » On est comte ou on n'est pas comte, ça n'a
aucune espèce d'importance.

Et peut-être trouvait-elle que cela en avait tout
de même un peu, car elle ajoutait:

D'abord je ne suis pas sûre qu'il le fût, et il était
en tout cas de très petite souche, ce monsieur qui a
parlé dans ses vers de son « cimier de gentilhomme ».
Comme c'est de bon goût et comme c'est intéressant
pour le lecteur C'est comme Musset, simple bourgeois
de Paris, qui disait emphatiquement « L'épervier d'or
dont mon casque est armé. Jamais un vrai grand
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152 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

seigneur ne dit de ces choses-là. Au moins Musset
avait du talent comme poète. Mais à part Cinq-Mars
je n'ai jamais rien pu lire de M. de Vigny, l'ennui me
fait tomber le livre des mains. M. Molé, qui avait
autant d'esprit et de tact que M. de Vigny en avait
peu, l'a arrangé de belle façon en le recevant à l'Aca-
démie. Comment, vous ne connaissez pas son discours ?
C'est un chef-d'œuvre de malice et d'impertinence.
Elle reprochait à Balzac, qu'elle s'étonnait de voir
admiré par ses neveux, d'avoir prétendu peindre une
société « où il n'était pas reçu », et dont il a raconté
mille invraisemblances. Quant à Victor Hugo, elle
nous disait que M. de Bouillon, son père, qui avait des
camarades dans la jeunesse romantique, était entré
grâce à eux à la première d'Hernani, mais qu'il n'avait
pu rester jusqu'au bout, tant il avait trouvé ridicules
les vers de cet écrivain doué, mais exagéré, et qui n'a
reçu le titre de grand poète qu'en vertu d'un marché
fait et comme récompense de l'indulgence intéressée
qu'il a professée pour les dangereuses divagations des
socialistes.

Nous apercevions déjà l'hôtel, ses lumières si hos-
tiles le premier soir, à l'arrivée, maintenant protec-
trices et douces, annonciatrices du foyer. Et quand
la voiture arrivait près de la porte, le concierge, les
grooms, le lift, empressés, naïfs, vaguement inquiets
de notre retard, massés sur les degrés à nous attendre,
étaient devenus familiers, de ces êtres qui changent
tant de fois au cours de notre vie, comme nous chan-
geons nous-mêmes, mais dans lesquels, au moment
où ils sont pour un temps le miroir de nos habitudes,
nous trouvons de la douceur à nous sentir fidèlement
et amicalement reflétés. Nous les préférons à des amis
que nous n'avons pas vus depuis longtemps, car ils
contiennent davantage de ce que nous sommes actuel-
lement. Seul « le chasseur », exposé au soleil dans la
journée, avait^été rentré pour ne pas supporter la
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 153

rigueur du soir, et emmailloté de lainages, lesquels,
joints à l'éplorement orangé de sa chevelure et à la
fleur curieusement rose de ses joues, faisaient, au
milieu du hall vitré, penser à une plante de serre
qu'on protège contre le froid. Nous descendions de
voiture, aidés par beaucoup plus de serviteurs qu'il
n'était nécessaire, mais ils sentaient l'importance de
la scène et se croyaient obligés d'y jouer un rôle.
J'étais affamé. Aussi, souvent pour ne pas retarder
le moment de dîner, je ne remontais pas dans la
chambre qui avait fini par devenir si réellement mienne
que revoir les grands rideaux violets et les biblio-
thèques basses, c'était me retrouver seul avec ce moi-
même dont les choses, comme les gens, m'offraient
l'image, et nous attendions tous ensemble dans le hall
que le maître d'hôtel vînt nous dire que nous étions
servis. C'était encore l'occasion pour nous d'écouter
Mme de Villeparisis.

Nous abusons de vous, disait ma grand'mère.
Mais comment, je suis ravie, cela m'enchante,
répondait son amie avec un sourire câlin, en filant les
sons sur un ton mélodieux, qui contrastait avec sa
simplicité coutumière.

C'est qu'en effet dans ces moments-là elle n'était
pas naturelle, elle se souvenait de son éducation, des
façons aristocratiques avec lesquelles une grande dame
doit montrer à des bourgeois qu'elle est heureuse de
se trouver avec eux, qu'elle est sans morgue. Et le
seul manque de véritable politesse qu'il y eût en elle
était dans l'excès de ses politesses; car on y recon-
naissait ce pli professionnel d'une dame du faubourg
Saint-Germain, laquelle, voyant toujours dans cer-
tains bourgeois les mécontents qu'elle est destinée à
faire certains jours, profite avidement de toutes les
occasions où il lui est possible, dans le livre de comptes
de son amabilité avec eux, de prendre l'avance d'un
solde créditeur, qui lui permettra prochainement
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154 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

d'inscrire à son débit le dîner ou le raout où elle ne
les invitera pas. Ainsi, ayant agi jadis sur elle une fois
pour toutes, et ignorant que maintenant les circons-
tances étaient autres, les personnes différentes et qu'à
Paris elle souhaiterait de nous voir chez elle souvent,
le génie de sa caste poussait avec une ardeur fiévreuse
Mme de Villeparisis, comme si le temps qui lui était
concédé pour être aimable était court, à multiplier
avec nous, pendant que nous étions à Balbec, les
envois de roses et de melons, les prêts de livres, les
promenades en voiture et les effusions verbales. Et par
là tout autant que la splendeur aveuglante de la
plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs
sous-océaniques des chambres, tout autant même que
les leçons d'équitation par lesquelles des fils de com-
merçants étaient déifiés comme Alexandre de Macé-
doine les amabilités quotidiennes de Mme de Ville-
parisis et aussi la facilité momentanée, estivale, avec
laquelle ma grand'mère les acceptait, sont restées dans
mon souvenir comme caractéristiques de la vie de
bains de mer.

Donnez donc vos manteaux pour qu'on les
remonte.

Ma grand'mère les passait au directeur, et à cause
de ses gentillesses pour moi, j'étais désolé de ce manque
d'égards dont il paraissait souffrir.

Je crois que ce monsieur est froissé, disait la
marquise. Il se croit probablement trop grand sei-
gneur pour prendre vos châles. Je me rappelle le duc
de Nemours, quand j'étais encore bien petite, entrant
chez mon père, qui habitait le dernier étage de l'hôtel
Bouillon, avec un gros paquet sous le bras, des lettres
et des journaux. Je crois voir le prince dans son habit
bleu sous l'encadrement de notre porte qui avait de
jolies boiseries, je crois que c'est Bagard qui faisait
cela, vous savez ces fines baguettes si souples que
l'ébéniste parfois leur faisait former des petites coques
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 155

et des fleurs, comme des rubans qui nouent un bou-
quet. « Tenez, Cyrus, dit-il à mon père, voilà ce que
votre concierge m'a donné pour vous. Il m'a dit:
« Puisque vous allez chez M. le comte, ce n'est pas la
« peine que je monte les étages, mais prenez garde de
« ne pas gâter la ficelle. » Maintenant que vous avez
donné vos affaires, asseyez-vous, tenez, mettez-vous
là, disait-elle à ma grand'mère en lui prenant la main.
Oh si cela vous est égal, pas dans ce fauteuil
Il est trop petit pour deux, mais trop grand pour moi
seule, j'y serais mal.

Vous me faites penser, car c'était tout à fait le
même, à un fauteuil que j'ai eu longtemps, mais que
j'ai fini par ne pas pouvoir garder parce qu'il avait
été donné à ma mère par la malheureuse duchesse de
Praslin. Ma mère qui était pourtant la personne la
plus simple du monde, mais qui avait encore des idées
qui viennent d'un autre temps et que déjà je ne com-
prenais pas très bien, n'avait pas voulu d'abord se
laisser présenter à Mme de Praslin qui n'était que
Mue Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu'elle était
duchesse, trouvait que ce n'était pas à elle à se faire
présenter. Et par le fait, ajoutait Mme de Villeparisis
oubliant qu'elle ne comprenait pas ce genre de nuances,
n'eût-elle été que Mme de Choiseul que sa prétention
aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu'il
y a de plus grand, ils sortent d'une sœur du roi Louis
le Gros, ils étaient de vrais souverains en Bassigny.
J'admets que nous l'emportons par les alliances et
l'illustration, mais l'ancienneté est presque la même.
Il était résulté de cette question de préséance des
incidents comiques, comme un déjeuner qui fut servi
en retard de plus d'une grande heure que mit l'une
de ces dames à accepter de se laisser présenter. Elles
étaient malgré cela devenues de grandes amies et elle
avait donné à ma mère un fauteuil du genre de celui-ci
et où, comme vous venez de faire, chacun refusait de
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156 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

s'asseoir. Un jour ma mère entend une voiture dans
la cour de son hôtel. Elle demande à un petit domes-
tique qui c'est. « C'est Madame la duchesse de La
Rochefoucauld, madame la comtesse. Ah bien,
je la recevrai. » Au bout d'un quart d'heure, personne:
« Eh bien, Madame la duchesse de La Rochefoucauld ?
où est-elle donc ? Elle est dans l'escalier, a souffle,
madame la comtesse », répond le petit domestique
qui arrivait depuis peu de la campagne où ma mère
avait la bonne habitude de les prendre. Elle les avait
souvent vus naître. C'est comme cela qu'on a chez
soi de braves gens. Et c'est le premier des luxes. En
effet, la duchesse de La Rochefoucauld montait diffi-
cilement, étant énorme, si énorme, que quand elle
entra ma mère eut un instant d'inquiétude en se
demandant où elle pourrait la placer. A ce moment
le meuble donné par Mme de Praslin frappa ses yeux:
« Prenez donc la peine de vous asseoir », dit ma mère
en le lui avançant. Et la duchesse le remplit jusqu'aux
bords. Elle était, malgré cette importance, restée assez
agréable. « Elle fait encore un certain effet quand elle
entre », disait un de nos amis. « Elle en fait surtout
quand elle sort », répondit ma mère qui avait le mot
plus leste qu'il ne serait de mise aujourd'hui. Chez
Mme de La Rochefoucauld même, on ne se gênait pas
pour plaisanter devant elle, qui en riait la première,
ses amples proportions. « Mais est-ce que vous êtes'
seul ? » demanda un jour à M. de La Rochefoucauld
ma mère qui venait faire visite à la duchesse et qui,
reçue à l'entrée par le mari, n'avait pas aperçu sa
femme qui était dans une baie du fond. « Est-ce que
Madame de La Rochefoucauld n'est pas là ? je ne la vois
pas. Comme vous êtes aimable » répondit le duc qui
avait un des jugements les plus faux que j'aie jamais
connus, mais ne manquait pas d'un certain esprit.
Après le dîner, quand j'étais remonté avec ma grand'-
mère, je lui disais que les qualités qui nous charmaient
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 157

chez Mme de Villeparisis, le tact, la finesse, la discré-
tion, l'effacement de soi-même n'étaient peut-être pas
bien précieuses puisque ceux qui les possédèrent au
plus haut degré ne furent que des Molé et des Loménie,
et que si leur absence peut rendre les relations quoti-
diennes désagréables, elle n'a pas empêché de devenir
Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des vaniteux
qui n'avaient pas de jugement, qu'il était facile de
railler, comme Bloch. Mais au nom de Bloch ma
grand'mère se récriait. Et elle me vantait Mme de
Villeparisis. Comme on dit que c'est l'intérêt de l'es-
pèce qui guide en amour les préférences de chacun,
et pour que l'enfant soit constitué de la façon la plus
normale fait rechercher les femmes maigres aux
hommes gras et les grasses aux maigres, de même
c'était obscurément les exigences de mon bonheur
menacé par le nervosisme, par mon penchant maladif
à la tristesse, à l'isolement, qui lui faisaient donner
le premier rang aux qualités de pondération et de
jugement, particulières non seulement à Mme de Ville-
parisis mais à une société où je pourrais trouver une
distraction, un apaisement, une société pareille à celle
où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan, d'un M. de
Rémusat, pour ne pas dire d'un Beausergent, d'un
Joubert, d'une Sévigné, esprit qui met plus de bon-
heur, plus de dignité dans la vie que les raffinements
opposés lesquels ont conduit un Baudelaire, un Poe,
un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances, à une
déconsidération dont ma grand'mère ne voulait pas
pour son petit-fils. Je l'interrompais pour l'embrasser
et lui demandais si elle avait remarqué telle phrase
que Mme de Villeparisis avait dite et dans laquelle se
marquait la femme qui tenait plus à sa naissance
qu'elle ne l'avouait. Ainsi soumettais-je à ma grand'-
mère mes impressions car je ne savais jamais le degré
d'estime dû à quelqu'un que quand elle me l'avait
indiqué. Chaque soir je venais lui apporter les croquis
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158 A LA RECHERCHE D U TEMPS- PERDU

que j'avais pris dans la journée d'après tous ces êtres
inexistants qui n'étaient pas elle. Une fois je lui dis:
Sans toi je ne pourrais pas vivre. Mais il ne
faut pas, me répondit-elle d'une voix troublée. Il faut
nous faire un cœur plus dur que ça. Sans cela que
deviendrais-tu si je partais en voyage ? J'espère au
contraire que tu serais très raisonnable et très
heureux.

Je saurais être raisonnable si tu partais pour
quelques jours, mais je compterais les heures.
Mais si je partais pour des mois. (à cette seule
idée mon cœur se serrait), pour des années. pour.
Nous nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas
nous regarder. Pourtant je souffrais plus de son an-
goisse que de la mienne. Aussi je m'approchai de la
fenêtre et distinctement je lui dis en détournant les
yeux:

Tu sais comme je suis un être d'habitudes. Les
premiers jours où je viens d'être séparé des gens que
j'aime le plus, je suis malheureux. Mais tout en les
aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie de-
vient calme, douce; je supporterais d'être séparé d'eux,
des mois, des années.

Je dus me taire et regarder tout à fait par la fenêtre.
Ma grand'mère sortit un instant de la chambre. Mais
le lendemain je me mis à parler de philosophie sur le
ton le plus indifférent, en m'arrangeant cependant
pour que ma grand'mère fît attention à mes paroles;
je dis que c'était curieux qu'après les dernières décou-
vertes de la science le matérialisme semblait ruiné, et
que le plus probable était encore l'éternité des âmes
et leur future réunion.

Mme de Villeparisis nous prévint que bientôt elle
ne pourrait nous voir aussi souvent. Un jeune neveu
qui préparait Saumur, actuellement en garnison dans
le voisinage, à Doncières, devait venir passer auprès
d'elle un congé de quelques semaines et elle lui don-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 159

nerait beaucoup de son temps. Au cours de nos pro-
menades, elle nous avait vanté sa grande intelligence,
surtout son bon cœur; déjà je me figurais qu'il allait
se prendre de sympathie pour moi, que je serais son
ami préféré et quand, avant son arrivée, sa tante laissa
entendre à ma grand'mère qu'il était malheureuse-
ment tombé dans les griffes d'une mauvaise femme
dont il était fou et qui ne le lâcherait pas, comme
j'étais persuadé que ce genre d'amour finissait fata-
lement par l'aliénation mentale, le crime et le suicide,
pensant au temps si court qui était réservé à notre
amitié, déjà si grande dans mon cœur sans que je
l'eusse encore vu, je pleurai sur elle et sur les malheurs
qui l'attendaient comme sur un être cher dont on vient
de nous apprendre qu'il est gravement atteint et que
ses jours sont comptés.

Une après-midi de grande chaleur j'étais dans la
salle à manger de l'hôtel qu'on avait laissée à demi
dans l'obscurité pour la protéger du soleil en tirant
des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs interstices
laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la
travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis,
grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement
portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants
et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi
dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du
soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme
je n'aurais jamais cru qu'un homme eût osé en porter,
et dont la minceur n'évoquait pas moins que le frais
de la salle à manger la chaleur et le beau temps du
dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels
tombait à tout moment un monocle, étaient de la
couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement
passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-
en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les jour-
naux avaient décrit le costume dans lequel il avait
récemment servi de témoin au jeune duc d'Uzès, dans
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160 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

un duel. Il semblait que la qualité si particulière de
ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure,
qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme
un filon précieux d'opale azurée et lumineuse, engainé
dans une matière grossière, devait correspondre à une
vie différente de celle des autres hommes. Et en con-
séquence, quand avant la liaison dont Mme de Ville-
parisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand
monde se l'étaient disputé, sa présence, dans une plage
par exemple, à côté de la beauté en renom à laquelle
il faisait la cour ne la mettait pas seulement tout à
fait en vedette, mais attirait les regards autant sur
lui que sur elle. A cause de son « chic », de son imper-
tinence de jeune « lion », à cause de son extraordinaire
beauté surtout, certains lui trouvaient même un air
efféminé, mais sans le lui reprocher, car on savait
combien il était viril et qu'il aimait passionnément les
femmes. C'était ce neveu de Mme de Villeparisis du-
quel elle nous avait parlé. Je fus ravi de penser que
j'allais le connaître pendant quelques semaines et sûr
qu'il me donnerait toute son affection. Il traversa rapi-
dement l'hôtel dans toute sa largeur, semblant pour-
suivre son monocle qui voltigeait devant lui comme
un papillon. Il venait de la plage, et la mer qui rem-
plissait jusqu'à mi-hauteur le vitrage du hall lui fai-
sait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme
dans certains portraits où des peintres prétendent sans
tricher en rien sur l'observation la plus exacte de la
vie actuelle, mais en choisissant pour leur modèle un
cadre approprié, pelouse de polo, de golf, champ de
courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne
de ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la
figure humaine au premier plan d'un paysage. Une
voiture à deux chevaux l'attendait devant la porte;
et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la
route ensoleillée, avec l'élégance et la maîtrise qu'un
grand pianiste trouve le moyen de montrer dans le
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 161

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV II

trait le plus simple, où il ne semblait pas possible qu'il
sût se montrer supérieur à un exécutant de deuxième
ordre, le neveu de Mme de Villeparisis, prenant les
guides que lui passa le cocher, s'assit à côté de lui et
tout en décachetant une lettre que le directeur de
l'hôtel lui remit, fit partir les bêtes.

Quelle déception j'éprouvai les jours suivants quand,
chaque fois que je le rencontrai dehors ou dans l'hôtel
le col haut, équilibrant perpétuellement les mou-
vements de ses membres autour de son monocle fugitif
et dansant qui semblait leur centre de gravité je
pus me rendre compte qu'il ne cherchait pas à se rap-
procher de nous et vis qu'il ne nous saluait pas quoi-
qu'il ne pût ignorer que nous étions les amis de sa
tante. Et me rappelant l'amabilité que m'avaient té-
moignée Mme de Villeparisis et avant elle M. de Nor-
pois, je pensais que peut-être ils n'étaient que des
nobles pour rire et qu'un article secret des lois qui
gouvernent l'aristocratie doit y permettre peut-être
aux femmes et à certains diplomates de manquer dans
leurs rapports avec les roturiers, et pour une raison
qui m'échappait, à la morgue que devait au contraire
pratiquer impitoyablement un jeune marquis. Mon
intelligence aurait pu me dire le contraire. Mais la
caractéristique de l'âge ridicule que je traversais
âge nullement ingrat, très fécond est qu'on n'y
consulte pas l'intelligence et que les moindres attributs
des êtres semblent faire partie indivisible de leur per-
sonnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on
ne connaît guère le calme. Il n'y a presque pas un des
gestes qu'on a faits alors qu'on ne voudrait plus tard
pouvoir abolir. Mais ce qu'on devrait regretter au
contraire c'est de ne plus posséder la spontanéité qui
nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses
d'une façon plus pratique, en pleine conformité avec
le reste de la société, mais l'adolescence est le seul
temps où l'on ait appris quelque chose.
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162 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-
Loup, et tout ce qu'elle impliquait de dureté naturelle,
se trouva vérifiée par son attitude chaque fois qu'il
passait à côté de nous, le corps aussi inflexiblement
élancé, la tête toujours aussi haute, le regard impas-
sible, ce n'est pas assez dire, aussi implacable, dé-
pouillé de ce vague respect qu'on a pour les droits
d'autres créatures, même si elles ne connaissent pas
votre tante, et qui faisait que je n'étais pas tout à fait
le même devant une vieille dame que devant un bec
de gaz. Ces manières glacées étaient aussi loin des
lettres charmantes que je l'imaginais encore, il y a
quelques jours, m'écrivant pour me dire sa sympathie,
qu'est loin de l'enthousiasme de la Chambre et du
peuple qu'il s'est représenté en train de soulever par
un discours inoubliable, la situation médiocre, obscure,
de l'imaginatif qui après avoir ainsi rêvassé tout seul,
pour son compte, à haute voix, se retrouve, les accla-
mations imaginaires une fois apaisées, Gros-Jean
comme devant. Quand Mme de Villeparisis, sans doute
pour tâcher d'effacer la mauvaise impression que nous
avaient causée ces dehors révélateurs d'une nature
orgueilleuse et méchante, nous reparla de l'inépuisable
bonté de son petit-neveu (il était le fils d'une de ses
nièces et était un peu plus âgé que moi) j'admirai
comme dans le monde, au mépris de toute vérité, on
prête des qualités de cœur à ceux qui l'ont si sec,
fussent-ils d'ailleurs aimables avec des gens brillants
qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis
ajouta elle-même, quoique indirectement, une confir-
mation aux traits essentiels, déjà certains pour moi,
de la nature de son neveu, un jour où je les rencontrai
tous deux dans un chemin si étroit qu'elle ne put
faire autrement que de me présenter à lui. Il sembla
ne pas entendre qu'on lui nommait quelqu'un, aucun
muscle de son visage ne bougea; ses yeux, où ne brilla
pas la plus faible lueur de sympathie humaine, mon-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 163

trèrent seulement dans l'insensibilité, dans l'inanité
du regard, une exagération à défaut de laquelle rien
ne les eût différenciés de miroirs sans vie. Puis fixant
sur moi ces yeux durs comme s'il eût voulu se ren-
seigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un
brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un ré-
flexe musculaire qu'à un acte de volonté, mettant entre
lui et moi le plus grand intervalle possible, allongea
le bras dans toute sa longueur, et me tendit la main, à
distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un duel,
quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il
ne me parla que de littérature, déclara après une longue
causerie qu'il avait une envie extrême de me voir plu-
sieurs heures chaque jour. Il n'avait pas, durant cette
visite, fait preuve seulement d'un goût très ardent
pour les choses de l'esprit, il m'avait témoigné une
sympathie qui allait fort peu avec le salut de la veille.
Quand je le lui eu vu refaire chaque fois qu'on lui
présentait quelqu'un, je compris que c'est une simple
habitude mondaine particulière à une certaine partie
de sa famille et à laquelle sa mère, qui tenait à ce qu'il
fût admirablement bien élevé, avait plié son corps;
il faisait ces saluts-là sans y penser plus qu'à ses beaux
vêtements, à ses beaux cheveux; c'était une chose
dénuée de la signification morale que je lui avais
donnée d'abord, une chose purement apprise, comme
cette autre habitude qu'il avait aussi de se faire pré-
senter immédiatement aux parents de quelqu'un qu'il
connaissait, et qui était devenue chez lui si instinctive
que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il
fonça sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda
de le nommer à ma grand'mère qui était auprès de
moi, avec la même rapidité fébrile que si cette requête
eût été due à quelque instinct défensif, comme le geste
de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet
d'eau bouillante et sans le préservatif de laquelle il y
eût péril à demeurer une seconde de plus.
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164 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

Les premiers rites d'exorcismes une fois accomplis,
comme une fée hargneuse dépouille sa première appa-
rence et se pare de grâces enchanteresses, je vis cet
être dédaigneux devenir le plus aimable, le plus pré-
venant jeune homme que j'eusse jamais rencontré.
« Bon, me dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j'avais
été victime d'un mirage, mais je n'ai triomphé du
premier que pour tomber dans un second car c'est
un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le
dissimuler. » Or, toute la charmante éducation, toute
l'amabilité de Saint-Loup devait en effet, au bout de
peu de temps, me laisser voir un autre être mais bien
différent de celui que je soupçonnais.

Ce jeune homme qui avait l'air d'un aristocrate et
d'un sportsman dédaigneux n'avait d'estime et de
curiosité que pour les choses de l'esprit, surtout pour
ces manifestations modernistes de la littérature et de
l'art qui semblaient si ridicules à sa tante; il était
imbu d'autre part de ce qu'elle appelait les déclama-
tions socialistes, rempli du plus profond mépris pour
sa caste et passait des heures à étudier Nietzsche et
Proudhon. C'était un de ces « intellectuels » prompts
à l'admiration, qui s'enferment dans un livre, soucieux
seulement de haute pensée. Même, chez Saint-Loup,
l'expression de cette tendance très abstraite et qui
l'éloignait tant de mes préoccupations habituelles,
tout en me paraissant touchante, m'ennuyait un peu.
Je peux dire que, quand je sus bien qui avait été son
père, les jours où je venais de lire des Mémoires tout
nourris d'anecdotes sur ce fameux comte de Marsantes
en qui se résume l'élégance si spéciale d'une époque
déjà lointaine, l'esprit empli de rêveries, désireux
d'avoir des précisions sur la vie qu'avait menée M. de
Marsantes, j'enrageais que Robert de Saint-Loup au
lieu de se contenter d'être le fils de son père, au lieu
d'être capable de me guider dans le roman démodé
qu'avait été l'existence de celui-ci, se fût élevé jusqu'à
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 165

l'amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n'eût
pas partagé mes regrets. Il était lui-même un homme
intelligent, excédant les bornes de sa vie d'homme du
monde. Il n'avait guère eu le temps de connaître son
fils, mais avait souhaité qu'il valût mieux que lui. Et
je crois bien que contrairement au reste de la famille,
il l'eût admiré, se fût réjoui qu'il délaissât ce qui avait
fait ses minces divertissements pour d'austères médi-
tations, et sans en rien dire, dans sa modestie de
grand seigneur spirituel, eût lu en cachette les auteurs
favoris de son fils pour apprécier de combien Robert
lui était supérieur.

Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c'est
que si M. de Marsantes, à l'esprit fort ouvert, eût
apprécié un fils si différent de lui, Robert de Saint-
Loup, parce qu'il était de ceux qui croient que le
mérite est attaché à certaines formes de la vie, avait
un souvenir affectueux mais un peu méprisant d'un
père qui s'était occupé toute sa vie de chasse et de
course, avait bâillé à Wagner et raffolé d'Offenbach.
Saint-Loup n'était pas assez intelligent pour com-
prendre que la valeur intellectuelle n'a rien à voir
avec l'adhésion à une certaine formule esthétique, et
il avait pour l'intellectualité de M. de Marsantes un
peu le même genre de dédain qu'auraient pu avoir
pour Boieldieu ou pour Labiche un fils de Boieldieu
ou un fils de Labiche qui eussent été des adeptes de
la littérature la plus symbolique et de la musique
la plus compliquée. « J'ai très peu connu mon père,
disait Robert. Il paraît que c'était un homme exquis.
Son désastre a été la déplorable époque où il a vécu.
Être né dans le faubourg Saint-Germain et avoir vécu
à l'époque de la Belle Hélène, cela fait cataclysme
dans une existence. Peut-être petit bourgeois fana-
tique du « Ring » eût-il donné tout autre chose. On
me dit même qu'il aimait la littérature. Mais on ne
peut pas savoir puisque ce qu'il entendait par litté-
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166 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

rature se compose d'oeuvres périmées. » Et pour ce
qui était de moi, si je trouvais Saint-Loup un peu
sérieux, lui ne comprenait pas que je ne le fusse pas
davantage. Ne jugeant chaque chose qu'au poids de
l'intelligence qu'elle contient, ne percevant pas les
enchantements d'imagination que me donnaient cer-
taines œuvres qu'il jugeait frivoles, il s'étonnait que
moi moi à qui il s'imaginait être tellement
inférieur je pusse m'y intéresser.

Dès les premiers jours Saint-Loup fit la conquête
de ma grand'mère, non seulement par la bonté inces-
sante qu'il s'ingéniait à nous témoigner à tous deux,
mais par le naturel qu'il y mettait comme en toutes
choses. Or, le naturel sans doute parce que, sous
l'art de l'homme, il laisse sentir la nature était la
qualité que ma grand'mère préférait à toutes, tant
dans les jardins où elle n'aimait pas qu'il y eût, comme
dans celui de Combray, de plates-bandes trop régu-
lières, qu'en cuisine où elle détestait ces « pièces mon-
tées » dans lesquelles on reconnaît à peine les aliments
qui ont servi à les faire, ou dans l'interprétation pia-
nistique qu'elle ne voulait pas trop fignolée, trop
léchée, ayant même eu pour les notes accrochées,
pour les fausses notes de Rubinstein, une complai-
sance particulière. Ce naturel, elle le goûtait jusque
dans les vêtements de Saint-Loup, d'une élégance
souple sans rien de « gommeux » ni de « compassé »,
sans raideur et sans empois. Elle prisait davantage
encore ce jeune homme riche dans la façon négligente
et libre qu'il avait de vivre dans le luxe sans « sentir
l'argent », sans airs importants; elle retrouvait même
le charme de ce naturel dans l'incapacité que Saint-
Loup avait gardée et qui généralement disparaît
avec l'enfance en même temps que certaines particu-
larités physiologiques de cet âge d'empêcher son
visage de refléter une émotion. Quelque chose qu'il
désirait par exemple et sur quoi il n'avait pas compté,
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 167

ne fût-ce qu'un compliment, faisait se dégager en lui
un plaisir si brusque, si brûlant, si volatil, si expansif,
qu'il lui était impossible de le contenir et de le cacher;
une grimace de plaisir s'emparait irrésistiblement de
son visage; la peau trop fine de ses joues laissait
transparaître une vive rougeur, ses yeux re flétaient la
confusion et la joie; et ma grand'mère était infiniment
sensible à cette gracieuse apparence de franchise et
d'innocence, laquelle d'ailleurs chez Saint-Loup, au
moins à l'époque où je me liai avec lui, ne trompait
pas. Mais j'ai connu un autre être, et il y en a beau-
coup, chez lequel la sincérité physiologique de cet
incarnat passager n'excluait nullement la duplicité
morale; bien souvent il prouve seulement la vivacité
avec laquelle ressentent le plaisir, jusqu'à être désar-
mées devant lui et à être forcées de le confesser aux
autres, des natures capables des plus viles fourberies.
Mais où ma grand'mère adorait surtout le naturel de
Saint-Loup, c'était dans sa façon d'avouer sans aucun
détour la sympathie qu'il avait pour moi, et pour
l'expression de laquelle il avait de ces mots comme
elle n'eût pas pu en trouver elle-même, disait-elle,
de plus justes et vraiment aimants, des mots qu'eussent
contresignés « Sévigné et Beausergent »; il ne se gênait
pas pour plaisanter mes défauts qu'il avait démêlés
avec une finesse dont elle était amusée mais comme
elle-même aurait fait, avec tendresse, exaltant au
contraire mes qualités avec une chaleur, un abandon
qui ne connaissaient pas les réserves et la froideur
grâce auxquelles les jeunes gens de son âge croient
généralement se donner de l'importance. Et il mon-
trait à prévenir mes moindres malaises, à remettre
des couvertures sur mes jambes si le temps fraîchissait
sans que je m'en fusse aperçu, à s'arranger sans le
dire à rester le soir avec moi plus tard,'s'il me sentait
triste ou mal disposé, une vigilance que, du point de
vue de ma santé pour laquelle plus d'endurcissement
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168 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

eût peut-être été préférable, ma grand'mère trouvait
presque excessive, mais qui comme preuve d'affection
pour moi la touchait profondément.

Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous
étions devenus de grands amis pour toujours, et il
disait « notre amitié » comme s'il eût parlé de quelque
chose d'important et de délicieux qui eût existé en
dehors de nous-mêmes et qu'il appela bientôt en
mettant à part son amour pour sa maîtresse la
meilleure joie de sa vie. Ces paroles me causaient une
sorte de tristesse, et j'étais embarrassé pour y répondre,
car je n'éprouvais à me trouver, à causer avec lui
et sans doute c'eût été de même avec tout autre
rien de ce bonheur qu'il m'était au contraire possible
de ressentir quand j'étais sans compagnon. Seul, quel-
quefois, je sentais affluer du fond de moi quelqu'une
de ces impressions qui me donnaient un bien-être
délicieux. Mais dès que j'étais avec quelqu'un, dès
que je parlais à un ami, mon esprit faisait volte-face,
c'était vers cet interlocuteur et non vers moi-même
qu'il dirigeait ses pensées, et quand elles suivaient ce
sens inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir.
Une fois que j'avais quitté Saint-Loup, je mettais,
à l'aide de mots, une sorte d'ordre dans les minutes
confuses que j'avais passées avec lui; je me disais que
j'avais un bon ami, qu'un bon ami est une chose rare
et je. goûtais, à me sentir entouré de biens difficiles à
acquérir, ce qui était jusement l'opposé du plaisir qui
m'était naturel, l'opposé du plaisir d'avoir extrait de
moi-même et amené à la lumière quelque chose qui y
était caché dans la pénombre. Si j'avais passé deux
ou trois heures à causer avec Robert de Saint-Loup
et qu'il eût admiré ce que je lui avais dit, j'éprouvais
une sorte de remords, de regret, de fatigue de ne pas
être resté seul et prêt enfin à travailler. Mais je me
disais qu'on n'est pas intelligent que pour soi-même,
que les plus grands ont désiré d'être appréciés, que je
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 169

ne pouvais pas considérer comme perdues des heures
où j'avais bâti une haute idée de moi dans l'esprit de
mon ami, je me persuadais facilement que je devais
en être heureux et je souhaitais d'autant plus vive-
ment que ce bonheur ne me fût jamais enlevé, que
je ne l'avais pas ressenti. On craint plus que de tous
les autres la disparition des biens restés en dehors de
nous parce que notre cœur ne s'en est pas emparé.
Je me sentais capable d'exercer les vertus de l'amitié
mieux que beaucoup (parce que je ferais toujours
passer le bien de mes amis avant ces intérêts person-
nels auxquels d'autres sont attachés et qui ne comp-
taient pas pour moi), mais non pas de connaître la
joie par un sentiment qui, au lieu d'accroître les diffé-
rences qu'il y avait entre mon âme et celles des autres
comme il y en a entre les âmes de chacun de nous
les effacerait. En revanche par moments ma pensée
démêlait en Saint-Loup un être plus général que lui-
même, le « noble », et qui comme un esprit intérieur
mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses
actions; alors, à ces moments-là, quoique près de lui,
j'étais seul comme je l'eusse été devant un paysage
dont j'aurais compris l'harmonie. Il n'était plus qu'un
objet que ma rêverie cherchait à approfondir. A re-
trouver toujours en lui cet être antérieur, séculaire,
cet aristocrate que Robert aspirait justement à ne pas
être, j'éprouvais une vive joie, mais d'intelligence, non
d'amitié. Dans l'agilité morale et physique qui don-
nait tant de grâce à son amabilité, dans l'aisance avec
laquelle il offrait sa voiture à ma grand'mère et l'y
faisait monter, dans son adresse à sauter du siège
quand il avait peur que j'eusse froid, pour jeter son
propre manteau sur mes épaules, je ne sentais pas
seulement la souplesse héréditaire des grands chas-
seurs qu'avaient été depuis des générations les an-
cêtres de ce jeune homme qui ne prétendait qu'à l'in-
tellectualité, leur dédain de la richesse qui, subsistant
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170 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

chez lui à côté du goût qu'il avait d'elle rien que pour
pouvoir mieux fêter ses amis, lui faisait mettre si
négligemment son luxe à leurs pieds; j'y sentais sur-
tout la certitude ou l'illusion qu'avaient eues ces
grands seigneurs d'être « plus que les autres », grâce
à quoi ils n'avaient pu léguer à Saint-Loup ce désir
de montrer qu'on est « autant que les autres », cette
peur de paraître trop empressé qui lui était en effet
vraiment inconnue et qui enlaidit de tant de laideur
et de gaucherie la plus sincère amabilité plébéienne.
Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir
à considérer mon ami comme une œuvre d'art, c'est-
à-dire à regarder le jeu de toutes les parties de son
être comme harmonieusement réglé par une idée
générale à laquelle elles étaient suspendues mais qu'il
ne connaissait pas et qui par conséquent n'ajoutait
rien à ses qualités propres, à cette valeur personnelle
d'intelligence et de moralité à quoi il attachait tant
de prix.

Et pourtant elle était, dans une certaine mesure,
leur condition. C'est parce qu'il était un gentilhomme
que cette activité mentale, ces aspirations socialistes,
qui lui faisaient rechercher de jeunes étudiants pré-
tentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose
de vraiment pur et désintéressé qu'elles n'avaient pas
chez eux. Se croyant l'héritier d'une caste ignorante
et égoïste, il cherchait sincèrement à ce qu'ils lui
pardonnassent ces origines aristocratiques qui exer-
çaient sur eux, au contraire, une séduction et à cause
desquelles ils le recherchaient, tout en simulant à son
égard la froideur et même l'insolence. Il était ainsi
amené à faire des avances à des gens dont mes parents,
fidèles à la sociologie de Combray, eussent été stupé-
faits qu'il ne se détournât pas. Un jour que nous étions
assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes
d'une tente de toile contre laquelle nous étions, sortir
des imprécations contre le fourmillement d'Israélites
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 171

qui infestait Balbec. « On ne peut faire deux pas sans
en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par prin-
cipe irréductiblement hostile à la nationalité juive,
mais ici il y a pléthore. On n'entend que: « Dis donc,
Apraham, chai fu Chakop. » On se croirait rue d'Abou-
kir. » L'homme qui tonnait ainsi contre Israël sortit
enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet anti-
sémite. C'était mon camarade Bloch. Saint-Loup me
demanda immédiatement de rappeler à celui-ci qu'ils
s'étaient rencontrés au Concours général où Bloch
avait eu le prix d'honneur, puis dans une Université
populaire.

Tout au plus souriais-je parfois de retrouver chez
Robert les leçons des Jésuites dans la gêne que la
peur de froisser faisait naître chez lui, chaque fois que
quelqu'un de ses amis intellectuels commettait une
erreur mondaine, faisait une chose ridicule à laquelle
lui, Saint-Loup, n'attachait aucune importance, mais
dont il sentait que l'autre aurait rougi si l'on s'en
était aperçu. Et c'était Robert qui rougissait comme
si ç'avait été lui le coupable, par exemple le jour où
Bloch lui promettant d'aller le voir à l'hôtel, ajouta:
-Comme je ne peux pas supporter d'attendre parmi
le faux chic de ces grands caravansérails, et que les
tziganes me feraient trouver mal, dites au « laïft » de
les faire taire et de vous prévenir de suite.

Personnellement, je ne tenais pas beaucoup à ce que
Bloch vînt à l'hôtel. Il était à Balbec, non pas seul,
malheureusement, mais avec ses sœurs qui y avaient
elles-mêmes beaucoup de parents et d'amis. Or cette
colonie juive était plus pittoresque qu'agréable. Il en
était de Balbec comme de certains pays, la Russie ou
la Roumanie, où les cours de géographie nous ensei-
gnent que la population israélite n'y jouit point de la
même faveur et n'y est pas parvenue au même degré
d'assimilation qu'à Paris par exemple. Toujours en-
semble, sans mélange d'aucun autre élément, quand
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172 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

les cousines et les oncles de Bloch, ou leurs coreligion-
naires mâles ou femelles se rendaient au Casino, les
unes pour le « bal », les autres bifurquant vers le bac-
cara, ils formaient un cortège homogène en soi et
entièrement dissemblable des gens qui les regardaient
passer et les retrouvaient là tous les ans sans jamais
échanger un salut avec eux, que ce fût la société des
Cambremer, le clan du premier président, ou des
grands et petits bourgeois, ou même de simples grai-
netiers de Paris, dont les filles, belles, fières, moqueuses
et françaises comme les statues de Reims, n'auraient
pas voulu se mêler à cette horde de Masses mal éle-
vées, poussant le souci des modes de « bains de mer »
jusqu'à toujours avoir l'air de revenir de pêcher la
crevette ou d'être en train de danser le tango. Quant
aux hommes, malgré l'éclat des smokings et des sou-
liers vernis, l'exagération de leur type faisait penser
à ces recherches dites « intelligentes » des peintres qui,
ayant à illustrer les Évangiles ou les Mille et Une
Nuits, pensent au pays où la scène se passe et donnent
à saint Pierre ou à Ali-Baba précisément la figure
qu'avait le plus gros « ponte de Balbec. Bloch me
présenta ses sœurs, auxquelles il fermait le bec avec
la dernière brusquerie et qui riaient aux éclats des
moindres boutades de leur frère, leur admiration et
leur idole. De sorte qu'il est probable que ce milieu
devait renfermer comme tout autre, peut-être plus
que tout autre, beaucoup d'agréments, de qualités et
de vertus. Mais pour les éprouver, il eût fallu y péné-
trer. Or, il ne plaisait pas, il le sentait, il voyait là la
preuve d'un antisémitisme contre lequel il faisait
front en une phalange compacte et close où personne
d'ailleurs ne songeait à se frayer un chemin.
Pour ce qui est de « laïft », cela avait d'autant moins
lieu de me surprendre que quelques jours auparavant,
Bloch m'ayant demandé pourquoi j'étais venu à
Balbec (il lui semblait au contraire tout naturel que
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 173

lui-même y fût) et si c'était « dans l'espoir de faire de
belles connaissances », comme je lui avais dit que ce
voyage répondait à un de mes plus anciens désirs,
moins profond pourtant que celui d'aller à Venise, il
avait répondu « Oui, naturellement, pour boire des
sorbets avec les belles madames, tout en faisant sem-
blant de lire les Stones of Venaïce, de Lord John
Ruskin, sombre raseur et l'un des plus barbifiants
bonshommes qui soient.» Bloch croyait donc évidem-
ment qu'en Angleterre, non seulement tous les indi-
vidus du sexe mâle sont lords, mais encore que la
lettre i s'y prononce toujours aï. Quant à Saint-Loup,
il trouvait cette faute de prononciation d'autant
moins grave qu'il y voyait surtout un manque de ces
notions presque mondaines que mon nouvel ami mé-
prisait autant qu'il les possédait. Mais la peur que
Bloch, apprenant un jour qu'on dit Venice et que
Ruskin n'était pas lord, crût rétrospectivement que
Robert l'avait trouvé ridicule, fit que ce dernier se
sentit coupable comme s'il avait manqué de l'indul-
gence dont il débordait, et que la rougeur qui colo-
rerait sans doute un jour le visage de Bloch à la décou-
verte de son erreur, il la sentit par anticipation et
réversibilité monter au sien. Car il pensait bien que
Bloch attachait plus d'importance que lui à cette faute.
Ce que Bloch prouva quelque temps après, un jour
qu'il m'entendit prononcer « lift », en interrompant
Ah 1 on dit lift ? Et d'un ton sec et hautain:
Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance.
Phrase analogue à un réflexe, la même chez tous les
hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus
graves circonstances aussi bien que dans les plus
infimes; dénonçant alors aussi bien que dans celle-ci
combien importante paraît la chose en question à
celui qui la déclare sans importance; phrase tragique
parfois qui la première de toutes s'échappe, si na-
vrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à
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174 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qui on vient d'enlever la dernière espérance à laquelle
il se raccrochait, en lui refusant un service: « Ah t
bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'ar-
rangerai autrement »; l'autre arrangement vers lequel
il est sans aucune espèce d'importance d'être rejeté
étant quelquefois le suicide.

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait
certainement envie d'être très aimable avec moi.
Pourtant, il me demanda: « Est-ce par goût de t'élever
vers la noblesse une noblesse très à-côté du reste,
mais tu es demeuré naïf que tu fréquentes de Saint-
Loup-en-Bray ? Tu dois être en train de traverser une
jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui,
n'est-ce pas ? » Ce n'est pas que son désir d'amabilité
eût brusquement changé. Mais ce qu'on appelle en un
français assez incorrect « la mauvaise éducation »
était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne
s'apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût
pas que les autres pussent être choqués. Dans l'huma-
nité, la fréquence des vertus identiques pour tous n'est
pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts
particuliers à chacun. Sans doute ce n'est pas le bon
sens qui est « la chose du monde la plus répandue »,
c'est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les
plus perdus, on s'émerveille de la voir fleurir d'elle-
même, comme dans un vallon écarté un coquelicot
pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais
vus, et n'a jamais connu que le vent qui fait frissonner
parfois son rouge chaperon solitaire. Même si cette
bonté, paralysée par l'intérêt, ne s'exerce pas, elle
existe pourtant, et chaque fois qu'aucun mobile égoïste
ne l'empêche de le faire, par exemple pendant la lec-
ture d'un roman ou d'un journal, elle s'épanouit, se
tourne, même dans le cœur de celui qui, assassin dans
la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers
le faible, vers le juste et le persécuté. Mais la variété
des défauts n'est pas moins admirable que la simili-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 175

tude des vertus. Chacun a tellement les siens que pour
continuer à l'aimer, nous sommes obligés de n'en pas
tenir compte et de les négliger en faveur du reste. La
personne la plus parfaite a un certain défaut qui choque
ou qui met en rage. L'une est d'une belle intelligence,
voit tout d'un point de vue élevé, ne dit jamais de
mal de personne, mais oublie dans sa poche les lettres
les plus importantes qu'elle vous a demandé elle-
même de lui confier, et vous fait manquer ensuite un
rendez-vous capital, sans vous faire d'excuses, avec
un sourire, parce qu'elle met sa fierté à ne jamais
savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de douceur,
de procédés délicats, qu'il ne vous dit jamais de
vous-même que les choses qui peuvent vous rendre
heureux, mais vous sentez qu'il en tait, qu'il en ense-
velit dans son cœur, où elles aigrissent, de toutes dif-
férentes, et le plaisir qu'il a à vous voir lui est si cher
qu'il vous ferait crever de fatigue plutôt que de vous
quitter. Un troisième a plus de sincérité, mais la pousse
jusqu'à tenir à ce que vous sachiez, quand vous vous
êtres excusé sur votre état de santé de ne pas être
allé le voir, que vous avez été vu vous rendant au
théâtre et qu'on vous a trouvé bonne mine, ou qu'il
n'a pu profiter entièrement de la démarche que vous
avez faite pour lui, que d'ailleurs déjà trois autres lui
ont proposé de faire et dont il ne vous est ainsi que
légèrement obligé. Dans les deux circonstances, l'ami
précédent aurait fait semblant d'ignorer que vous
étiez allé au théâtre et que d'autres personnes eussent
pu lui rendre le même service. Quant à ce dernier
ami, il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à
quelqu'un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi
de sa franchise et vous dit avec force: « Je suis comme
cela. » Tandis que d'autres vous agacent par leur
curiosité exagérée, ou par leur incuriosité si absolue,
que vous pouvez leur parler des événements les plus
sensationnels sans qu'ils sachent de quoi il s'agit; que
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176 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

d'autres encore restent des mois à vous répondre si
votre lettre a trait à un fait qui concerne vous et non
eux, ou bien s'ils vous disent qu'ils vont venir vous
demander quelque chose et que vous n'osiez pas sortir
de peur de les manquer, ne viennent pas et vous lais-
sent attendre des semaines parce que n'ayant pas reçu
de vous la réponse que leur lettre ne demandait nulle-
ment, ils avaient cru vous avoir fâché. Et certains,
consultant leur désir et non le vôtre, vous parlent
sans vous laisser placer un mot s'ils sont gais et ont
envie de vous voir, quelque travail urgent que vous
ayez à faire, mais s'ils se sentent fatigués par le temps,
ou de mauvaise humeur, vous ne pouvez tirer d'eux
une parole, ils opposent à vos efforts une inerte lan-
gueur et ne prennent pas plus la peine de répondre,
même par monosyllabes, à ce que vous dites que s'ils
ne vous avaient pas entendus. Chacun de nos amis a
tellement ses défauts que pour continuer à l'aimer
nous sommes obligés d'essayer de nous consoler d'eux
en pensant à son talent, à sa bonté, à sa tendresse
ou plutôt de ne pas en tenir compte en déployant
pour cela toute notre bonne volonté. Malheureusement
notre complaisante obstination à ne pas voir le défaut
de notre ami est surpassée par celle qu'il met à s'y
adonner à cause de son aveuglement ou de celui qu'il
prête aux autres. Car il ne le voit pas ou croit qu'on
ne le voit pas. Comme le risque de déplaire vient sur-
tout de la difficulté d'apprécier ce qui passe ou non
inaperçu, on devrait, au moins, par prudence, ne jamais
parler de soi, parce que c'est un sujet où on peut être
sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne con-
cordent jamais. Si on a autant de surprises qu'à visiter
une maison d'apparence quelconque dont l'intérieur
est rempli de trésors, de pinces-monseigneur et de ca-
davres quand on découvre la vraie vie des autres, l'uni-
vers réel sous l'univers apparent, on n'en éprouve pas
moins si, au lieu de l'image qu'on s'était faite de soi-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 177

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 13

même grâce à ce que chacun nous en disait, on apprend
par le langage qu'ils tiennent à notre égard en notre
absence quelle image entièrement différente ils por-
taient en eux de notre vie. De sorte que chaque fois
que nous avons parlé de nous, nous pouvons être sûrs
que nos inoffensives et prudentes paroles, écoutées
avec une politesse apparente et une hypocrite appro-
bation, ont donné lieu aux commentaires les plus
exaspérés ou les plus joyeux, en tout cas les moins
favorables. Le moins que nous risquions est d'agacer
par la disproportion qu'il y a entre notre idée de nous-
même et nos paroles, disproportion qui rend généra-
lement les propos des gens sur eux aussi risibles que
ces chantonnements des faux amateurs de musique
qui éprouvent le besoin de fredonner un air qu'ils
aiment en compensant l'insuffisance de leur murmure
inarticulé par une mimique énergique et un air d'ad-
miration que ce qu'ils nous font entendre ne justifie
pas. Et à la mauvaise habitude de parler de soi et de
ses défauts il faut ajouter, comme faisant bloc avec
elle, cette autre de dénoncer chez les autres des
défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Or,
c'est toujours de ces défauts-là qu'on parle, comme
si c'était une manière de parler de soi détournée, et
qui joint au plaisir de s'absoudre celui d'avouer. D'ail-
leurs il semble que notre attention toujours attirée sur
ce qui nous caractérise le remarque plus que toute
autre chose chez les autres. Un myope dit d'un autre:
« Mais il peut à peine ouvrir les yeux »; un poitrinaire
a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus solide;
un malpropre ne parle que des bains que les autres
ne prennent pas; un malodorant prétend qu'on sent
mauvais; un mari trompé voit partout des maris trom-
pés une femme légère des femmes légères; le snob des
snobs. Et puis chaque vice, comme chaque profession,
exige et développe un savoir spécial qu'on n'est pas
fâché d'étaler. L'inverti dépiste les invertis, le coutu-
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178 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

rier invité dans le monde n'a pas encore causé avec
vous qu'il a déjà apprécié l'étoffe de votre vêtement
et que ses doigts brûlent d'en palper les qualités, et si
après quelques instants de conversation vous deman-
diez sa vraie opinion sur vous à un odontalgiste, il
vous dirait le nombre de vos mauvaises dents. Rien
ne lui apparaît plus important, et à vous, qui avez
remarqué les siennes, plus ridicule. Et ce n'est pas
seulement quand nous parlons de nous que nous
croyons les autres aveugles; nous agissons comme s'ils
l'étaient. Pour chacun de nous, un Dieu spécial est là
qui lui cache ou lui promet l'invisibilité de son défaut,
de même qu'il ferme les yeux et les narines aux gens
qui ne se lavent pas, sur la raie de crasse qu'ils portent
aux oreilles et l'odeur de transpiration qu'ils gardent au
creux des bras, et les persuade qu'ils peuvent impu-
nément promener l'une et l'autre dans le monde qui
ne s'apercevra de rien. Et ceux qui portent ou donnent
en présent de fausses perles s'imaginent qu'on les
prendra pour des vraies. Bloch était mal élevé, névro-
pathe, snob, et, appartenant à une famille peu esti-
mée, supportait comme au fond des mers les incalcu-
lables pressions que faisaient peser sur lui, non seu-
lement les chrétiens de la surface, mais les couches
superposées des castes juives supérieures à la sienne,
chacune accablant de son mépris celle qui lui était
immédiatement inférieure. Percer jusqu'à l'air libre en
s'élevant de famille juive en famille juive eût demandé
à Bloch plusieurs milliers d'années. Il valait mieux
chercher à se frayer une issue d'un autre côté.
Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que
je devais traverser et me demanda de lui avouer que
j'étais snob, j'aurais pu lui répondre: «Si je l'étais,
je ne te fréquenterais pas. » Je lui dis seulement qu'il
était peu aimable. Alors il voulut s'excuser mais selon
le mode qui est justement celui de l'homme mal élevé,
lequel est trop heureux en revenant sur ses paroles de
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A L'OMBRE DES JE UNES FILLES EN FLE URS 179

trouver une occasion de les aggraver. « Pardonne-moi,
me disait-il maintenant chaque fois qu'il me rencon-
trait, je t'ai chagriné, torturé, j'ai été méchant à plai-
sir. Et pourtant l'homme en général et ton ami en
particulier est un si singulier animal tu ne peux
imaginer, moi qui te taquine si cruellement, la ten-
dresse que j'ai pour toi. Elle va souvent, quand je
pense à toi, jusqu'aux larmes. » Et il fit entendre un
sanglot.

Ce qui m'étonnait plus chez Bloch que ses mauvaises
manières, c'était combien la qualité de sa conversation
était inégale. Ce garçon si difficile, qui des écrivains
les plus en vogue disait « C'est un sombre idiot, c'est
tout à fait un imbécile », par moments racontait avec
une grande gaieté des anecdotes qui n'avaient rien de
drôle et citait comme « quelqu'un de vraiment curieux »
tel homme entièrement médiocre. Cette double balance
pour juger de l'esprit, de la valeur, de l'intérêt des
êtres, ne laissa pas de m'étonner jusqu'au jour où je
connus M. Bloch père.

Je n'avais pas cru que nous serions jamais admis à
le connaître, car Bloch fils avait mal parlé de moi à
Saint-Loup et de Saint-Loup à moi. Il avait notam-
ment dit à Robert que j'étais (toujours) affreusement
snob. « Si, si, il est enchanté de connaître M. LLLLe-
grandin », dit-il. Cette manière de détacher un mot
était chez Bloch le signe à la fois de l'ironie et de la
littérature. Saint-Loup qui n'avait jamais entendu le
nom de Legrandin s'étonna: « Mais qui est-ce ?
Oh c'est quelqu'un de très bien », répondit Bloch en
riant et en mettant frileusement ses mains dans les
poches de son veston, persuadé qu'il était en ce mo-
ment en train de contempler le pittoresque aspect
d'un extraordinaire gentilhomme provincial auprès de
quoi ceux de Barbey d'Aurevilly n'étaient rien. Il se
consolait de ne pas savoir peindre M. Legrandin en lui
donnant plusieurs L et en savourant ce nom comme
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180 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un vin de derrière les fagots. Mais ces jouissances sub-
jectives restaient inconnues aux autres. S'il dit à Saint-
Loup du mal de moi, d'autre part il ne m'en dit pas
moins de Saint-Loup. Nous avions connu le détail de
ces médisances chacun dès le lendemain, non que
nous nous les fussions répétées l'un à l'autre, ce qui
nous eût semblé très coupable, mais paraissait si
naturel et presque si inévitable à Bloch que dans son
inquiétude, et tenant pour certain qu'il ne ferait
qu'apprendre à l'un ou à l'autre ce qu'ils allaient
savoir, il préféra prendre les devants, et emmenant
Saint-Loup à part lui avoua qu'il avait dit du mal
de lui, exprès, pour que cela lui fût redit, lui jura « par
le Kronion Zeus, gardien des serments », qu'il l'aimait,
qu'il donnerait sa vie pour lui et essuya une larme. Le
même jour, il s'arrangea pour me voir seul, me fit sa
confession, déclara qu'il avait agi dans mon intérêt
parce qu'il croyait qu'un certain genre de relations
mondaines m'était néfaste et que je « valais mieux que
cela ». Puis, me prenant la main avec un attendrisse-
ment d'ivrogne, bien que son ivresse fût purement
nerveuse: « Crois-moi, dit-il, et que la noire Ker me
saisisse à l'instant et me fasse franchir les portes
d'Hadès, odieux aux hommes, si hier en pensant à
toi, à Combray, à ma tendresse infinie pour toi, à telles
après-midi en classe que tu ne te rappelles même pas,
je n'ai pas sangloté toute la nuit. Oui, toute la nuit,
je te le jure, et hélas, je le sais, car je connais les âmes,
tu ne me croiras pas. » Je ne le croyais pas, en effet,
et à ces paroles que je sentais inventées à l'instant
même et au fur et à mesure qu'il parlait, son serment
«par la Ker n'ajoutait pas un grand poids, le culte
hellénique étant chez Bloch purement littéraire.
D'ailleurs dès qu'il commençait à s'attendrir et dési-
rait qu'on s'attendrît sur un fait faux, il disait: «Je
te le jure », plus encore pour la volupté hystérique de
mentir que dans l'intérêt de faire croire qu'il disait la
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 181

vérité. Je ne croyais pas ce qu'il me disait, mais je
ne lui en voulais pas, car je tenais de ma mère et de
ma grand'mère d'être incapable de rancune, même
contre' de bien plus grands coupables, et de ne jamais
condamner personne.

Ce n'était du reste pas absolument un mauvais gar-
çon que Bloch, il pouvait avoir de grandes gentillesses.
Et depuis que la race de Combray, la race d'où sor-
taient des êtres absolument intacts comme ma grand'-
mère et ma mère, semble presque éteinte, comme je
n'ai plus guère le choix qu'entre d'honnêtes brutes,
insensibles et loyales et chez qui le simple son de la
voix montre bien vite qu'ils ne se soucient en rien de
votre vie et une autre espèce d'hommes qui tant
qu'ils sont auprès de vous vous comprennent, vous
chérissent, s'attendrissent jusqu'à pleurer, prennent
leur revanche quelques heures plus tard en faisant une
cruelle plaisanterie sur vous, mais vous reviennent,
toujours aussi compréhensifs, aussi charmants, aussi
momentanément assimilés à vous-même, je crois que
c'est cette dernière sorte d'hommes dont je préfère,
sinon la valeur morale, du moins la société.
Tu ne peux t'imaginer ma douleur quand je
pense à toi, reprit Bloch. Au fond, c'est un côté assez
juif chez moi, ajouta-t-il ironiquement et rétrécissant
sa prunelle comme s'il s'agissait de doser au micro-
scope une quantité infinitésimale de « sang juif » et
comme aurait pu le dire mais ne l'eût pas dit
un grand seigneur français qui parmi ses ancêtres tous
chrétiens eût pourtant compté Samuel Bernard ou
plus anciennement encore la Sainte Vierge de qui pré-
tendent descendre, dit-on, les Lévy qui reparaît:
« J'aime assez, ajouta-t-il, faire ainsi dans mes senti-
ments la part, assez mince d'ailleurs, qui peut tenir
à mes origines juives ». Il prononça cette phrase parce
que cela lui paraissait à la fois spirituel et brave de
dire la vérité sur sa race, vérité que par la même occa-
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182 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

sion il s'arrangeait à atténuer singulièrement, comme
les avares qui se décident à acquitter leurs dettes mais
n'ont le courage d'en payer que la moitié. Ce genre de
fraudes qui consiste à avoir l'audace de proclamer la
vérité, mais en y mêlant, pour une bonne part, des
mensonges qui la falsifient, est plus répandu qu'on ne
pense et même, chez ceux qui ne le pratiquent pas
habituellement, certaines crises dans la vie, notamment
celles où une liaison amoureuse est en jeu, leur don-
nent l'occasion de s'y livrer.

Toutes ces diatribes confidentielles de Bloch à Saint-
Loup contre moi, à moi contre Saint-Loup finirent par
une invitation à dîner. Je ne, suis pas bien sûr qu'il
ne fit pas d'abord une tentative pour avoir Saint-Loup
seul. La vraisemblance rend cette tentative probable,
le succès ne la couronna pas, car ce fut à moi et à
Saint-Loup que Bloch dit un jour: « Cher maître, et
vous, cavalier aimé d'Arès, de Saint-Loup-en-Bray,
dompteur de chevaux, puisque je vous ai rencontrés
sur le rivage d'Amphitrite résonnant d'écume, près
des tentes des Ménier aux nefs rapides, voulez-vous
tous deux venir dîner un jour de la semaine chez mon
illustre père au cœur irréprochable ? » Il nous adres-
sait cette invitation parce qu'il avait le désir de se
lier plus étroitement avec Saint-Loup qui le ferait,
espérait-il, pénétrer dans les milieux aristocratiques.
Formé par moi, pour moi, ce souhait eût paru à Bloch
la marque du plus hideux snobisme, bien conforme à
l'opinion qu'il avait de tout un côté de ma nature qu'il
ne jugeait pas, jusqu'ici du moins, le principal; mais
le même souhait, de sa part, lui semblait la preuve
d'une belle curiosité de son intelligence désireuse de
certains dépaysements sociaux où il pouvait peut-être
trouver quelque utilité littéraire. M. Bloch père,
quand son fils [lui avait dit qu'il amènerait à dîner
un de ses amis, dont il avait décliné sur un ton de
satisfaction sarcastique le titre et le nom: « Le
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 183

marquis de Saint-Loup-en-Bray » avait éprouvé une
èommotion violente. « Le marquis de Saint-Loup-
en-Bray 1 Ah bougre » s'était-il écrié, usant du
juron qui était chez lui la marque la plus forte de la
déférence sociale. Et il avait jeté sur son fils, capable
de s'être fait de telles relations, un regard admiratif
qui signifiait: « Il est vraiment étonnant. Ce prodige
est-il mon enfant ? » et qui causa autant de plaisir à
mon camarade que si cinquante francs avaient été
ajoutés à sa pension mensuelle. Car Bloch était mal
à l'aise chez lui et sentait que son père le traitait de
dévoyé parce qu'il vivait dans l'admiration de Leconte
de Lisle, Heredia et autres « bohèmes ». Mais des rela-
tions avec Saint-Loup-en-Bray dont le père avait été
président du Canal de Suez 1 (ah bougre !) c'était un
résultat « indiscutable ». On regretta d'autant plus
d'avoir laissé à Paris, par crainte de l'abîmer, le
stéréoscope. Seul, M. Bloch, le père, avait l'art ou du
moins le droit de s'en servir. Il ne le faisait du reste
que rarement, à bon escient, les jours où il y avait
gala et domestiques mâles en extra. De sorte que de
ces séances de stéréoscope émanaient pour ceux qui
y assistaient comme une distinction, une faveur de
privilégiés, et pour le maître de maison qui les don-
nait un prestige analogue à celui que le talent confère
et qui n'aurait pas pu être plus grand si les vues avaient
été prises par M. Bloch lui-même et l'appareil de son
invention. « Vous n'étiez pas invité hier chez Salomon ?
disait-on dans la famille. Non, je n'étais pas des
élus 1 Qu'est-ce qu'il y avait ? Un grand tralala,
le stéréoscope, toute la boutique. Ah s'il y avait
le stéréoscope, je regrette, car il paraît que Salomon
est extraordinaire quand il le montre. Que veux-tu,
dit M. Bloch à son fils, il ne faut pas lui donner tout
à la fois, comme cela il lui restera quelque chose à
désirer. » Il avait bien pensé dans sa tendresse pater-
nelle et pour émouvoir son fils à faire venir l'instru-
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184 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ment. Mais le « temps matériel » manquait, ou plutôt
on avait cru qu'il manquerait; mais nous dûmes faire
remettre le dîner parce que Saint-Loup ne put se dé-
placer, attendant un oncle qui allait venir passer qua-
rante-huit heures auprès de Mme de Villeparisis.
Comme, très adonné aux exercices physiques, surtout
aux longues marches, c'était en grande partie à pied,
en couchant la nuit dans les fermes, que cet oncle
devait faire la route depuis le château où il était en
villégiature, le moment où il arriverait à Balbec était
assez incertain. Et Saint-Loup n'osant bouger me
chargea même d'aller porter à Incauville, où était le
bureau télégraphique, la dépêche que mon ami en-
voyait quotidiennement à sa maîtresse. L'oncle qu'on
attendait s'appelait Palamède, d'un prénom qu'il avait
hérité des princes de Sicile ses ancêtres. Et plus
tard quand je retrouvai dans mes lectures historiques,
appartenant à tel podestat ou tel prince de l'Église,
ce prénom même, belle médaille de la Renaissance
d'aucuns disaient un véritable antique toujours
restée dans la famille, ayant glissé de descendant en
descendant depuis le cabinet du Vatican jusqu'à
l'oncle de mon ami, j'éprouvais le plaisir réservé à ceux
qui ne pouvant faute d'argent constituer un médaillier,
une pinacothèque, recherchent les vieux noms (noms
de localités, documentaires et pittoresques comme une
carte ancienne, une vue cavalière, une enseigne ou un
coutumier, noms de baptême où résonne et s'entend,
dans les belles finales françaises, le défaut de langue,
l'intonation d'une vulgarité ethnique, la prononciation
vicieuse selon lesquels nos ancêtres faisaient subir aux
mots latins et saxons des mutilations durables deve-
nues plus tard les augustes législatrices des gram-
maires) et en somme, grâce à ces collections de sono-
rités anciennes, se donnent à eux-mêmes des concerts
à la façon de ceux qui acquièrent des violes de gambe
et des violes d'amour pour jouer de la musique d'au-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 185

trefois sur des instruments anciens. Saint-Loup me
dit que même dans la société aristocratique la plus
fermée son oncle Palamède se distinguait encore comme
particulièrement difficile d'accès, dédaigneux, entiché
de sa noblesse, formant avec la femme de son frère
et quelques autres personnes choisies ce qu'on appelait
le cercle des Phénix. Là même il était si redouté pour
ses insolences qu'autrefois il était arrivé que des gens
du monde qui désiraient le connaître et s'étaient
adressés à son propre frère avaient essuyé un refus.
« Non, ne me demandez pas de vous présenter à mon
frère Palamède. Ma femme, nous tous, nous nous y
attellerions que nous ne pourrions pas. Ou bien vous
risqueriez qu'il ne soit pas aimable et je ne le voudrais
pas. » Au Jockey, il avait avec quelques amis désigné
deux cents membres qu'ils ne se laisseraient jamais
présenter. Et chez le comte de Paris il était connu sous
le sobriquet du « Prince à à cause de son élégance et
de sa fierté.

Saint-Loup me parla de la jeunesse, depuis long-
temps passée, de son oncle. Il amenait tous les jours
des femmes dans une garçonnière qu'il avait en com-
mun avec deux de ses amis, beaux comme lui, ce qui
faisait qu'on les appelait « les trois Grâces ».
Un jour un des hommes qui est aujourd'hui des
plus en vue dans le faubourg Saint-Germain, comme
eût dit Balzac, mais qui dans une première période
assez fâcheuse montrait des goûts bizarres, avait de-
mandé à mon oncle de venir dans cette garçonnière.
Mais à peine arrivé ce ne fut pas aux femmes, mais à
mon oncle Palamède, qu'il se mit à faire une déclara-
tion. Mon oncle fit semblant de ne pas comprendre,
emmena sous un prétexte ses deux amis, ils revinrent,
prirent le coupable, le déshabillèrent, le frappèrent
jusqu'au sang, et par un froid de dix degrés au-dessous
de zéro le jetèrent à coups de pied dehors où il fut
trouvé à demi mort, si bien que la justice fit une
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186 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

enquête à laquelle le malheureux eut toute la peine
du monde à la faire renoncer. Mon oncle ne se livre-
rait plus aujourd'hui à une exécution aussi cruelle et
tu n'imagines pas le nombre d'hommes du peuple, lui
si hautain avec les gens du monde, qu'il prend en
affection, qu'il protège, quitte à être payé d'ingrati-
tude. Ce sera un domestique qui l'aura servi dans un
hôtel et qu'il placera à Paris, ou un paysan à qui il
fera apprendre un métier. C'est même le côté assez
gentil qu'il y a chez lui, par contraste avec le côté
mondain. Saint-Loup appartenait, en effet, à ce genre
de jeunes gens du monde, situés à une altitude où on
ait pu faire pousser ces expressions « Ce qu'il y a
même d'assez gentil chez lui, son côté assez gentil »,
semences assez précieuses, produisant très vite une
manière de concevoir les choses dans laquelle on se
compte pour rien, et le « peuple pour tout; en somme
tout le contraire de l'orgueil plébéien. « Il paraît qu'on
ne peut se figurer comme il donnait le ton, comme il
faisait la loi à toute la société dans sa jeunesse. Pour
lui en toute circonstance il faisait ce qui lui paraissait
le plus agréable, le plus commode, mais aussitôt c'était
imité par les snobs. S'il avait eu soif au théâtre et s'était
fait apporter à boire dans le fond de sa loge, les petits
salons qu'il y avait derrière chacune se remplissaient,
la semaine suivante, de rafraîchissements. Un été plu-
vieux où il avait un peu de rhumatisme, il s'était com-
mandé un pardessus d'une vigogne souple mais chaude
qui ne sert que pour faire des couvertures de voyage
et dont il avait respecté les raies bleues et orange.
Les grands tailleurs se virent commander aussitôt par
leurs clients des pardessus bleus et frangés, à longs
poils. Si pour une raison quelconque il désirait ôter
tout caractère de solennité à un dîner dans un château
où il passait une journée, et pour marquer cette nuance
n'avait pas apporté d'habit et s'était mis à table avec
le veston de l'après-midi, la mode devenait de dîner
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 187

à la campagne en veston. Que pour manger un gâteau
il se servît, au lieu de sa cuiller, d'une fourchette ou
d'un couvert de son invention commandé par lui à
un orfèvre, ou de ses doigts, il n'était plus permis de
faire autrement. Il avait eu envie de réentendre cer-
tains quatuors de Beethoven (car avec toutes ses idées
saugrenues il est loin d'être bête, et est fort doué) et
avait fait venir des artistes pour les jouer chaque
semaine, pour lui et quelques amis. La grande élé-
gance fut cette année-là de donner des réunions peu
nombreuses où on entendait de la musique de chambre.
Je crois d'ailleurs qu'il ne s'est pas ennuyé dans la vie.
Beau comme il a été, il a dû avoir des femmes Je ne
pourrais pas vous dire d'ailleurs exactement lesquelles
parce qu'il est très discret. Mais je sais qu'il a bien
trompé ma pauvre tante. Ce qui n'empêche pas qu'il
était délicieux avec elle, qu'elle l'adorait, et qu'il l'a
pleurée pendant des années. Quand il est à Paris, il
va encore au cimetière presque chaque jour. »
Le lendemain du jour où Robert m'avait ainsi parlé
de son oncle tout en l'attendant, vainement du reste,
comme je passais seul devant le casino en rentrant à
l'hôtel, j'eus la sensation d'être regardé par quelqu'un
qui n'était pas loin de moi. Je tournai la tête et j'aper-
çus un homme d'une quarantaine d'années, très grand
et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui,
tout en frappant nerveusement son pantalon avec une
badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention.
Par moments, ils étaient percés en tous sens par des
regards d'une extrême activité comme en ont seuls
devant une personne qu'ils ne connaissent pas des
hommes à qui, pour un motif quelconque, elle inspire
des pensées qui ne viendraient pas à tout autre par
exemple, des fous ou des espions. Il lança sur moi une
suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et
profonde, comme un dernier coup que l'on tire au
moment de prendre la fuite, et après avoir regardé
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188 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et
hautain, par un brusque revirement de toute sa per-
sonne il se tourna vers une affiche dans la lecture de
laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en arran-
geant la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière.
Il sortit de sa poche un calepin sur lequel il eut l'air
de prendre en note le titre du spectacle annoncé, tira
deux ou trois fois sa montre, abaissa sur ses yeux un
canotier de paille noire dont il prolongea le rebord
avec sa main mise en visière comme pour voir si quel-
qu'un n'arrivait pas, fit le geste de mécontentement
par lequel on croit faire voir qu'on a assez d'attendre,
mais qu'on ne fait jamais quand on attend réellement,
puis rejetant en arrière son chapeau et laissant voir
une brosse coupée ras qui admettait cependant de
chaque côté d'assez longues ailes de pigeon ondulées,
il exhala le souffle bruyant des personnes qui ont non
trop chaud mais le désir de montrer qu'elles ont trop
chaud. J'eus l'idée d'un escroc d'hôtel qui, nous ayant
peut-être déjà remarqués les jours précédents ma
grand'mère et moi, et préparant quelque mauvais
coup, venait de s'apercevoir que je l'avais surpris
pendant qu'il m'épiait; pour me donner le change,
peut-être cherchait-il seulement par sa nouvelle atti-
tude à exprimer la distraction et le détachement,
mais c'était avec une exagération si agressive que son
but semblait, au moins autant que de dissiper les
soupçons que j'avais dû avoir, de venger une humi-
liation qu'à mon insu je lui eusse infligée, de me donner
l'idée non pas tant qu'il ne m'avait pas vu, que celle
que j'étais un objet de trop petite importance pour
attirer l'attention. Il cambrait sa taille d'un air de
bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches
et dans son regard ajustait quelque chose d'indiffé-
rent, de dur, de presque insultant. Si bien que la
singularité de son expression me le faisait prendre
tantôt pour un voleur et tantôt pour un aliéné.
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A L'OMBRE DES JE UNES FILLES EN FLE URS 189

Pourtant sa mise extrêmement soignée était beau-
coup plus grave et beaucoup plus simple que celles
de tous les baigneurs que je voyais à Balbec, et ras-
surante pour mon veston si souvent humilié par la
blancheur éclatante et banale de leurs costumes de
plage. Mais ma grand'mère venait à ma rencontre,
nous fîmes un tour ensemble et je l'attendais, une
heure après, devant l'hôtel où elle était rentrée un
instant, quand je vis sortir Mme de Villeparisis avec
Robert de Saint-Loup et l'inconnu qui m'avait re-
gardé si fixement devant le casino. Avec la rapidité
d'un éclair son regard me traversa, ainsi qu'au moment
où je l'avais aperçu, et revint, comme s'il ne m'avait
pas vu, se ranger, un peu bas, devant ses yeux,
émoussé comme le regard neutre qui feint de ne rien
voir au dehors et n'est capable de rien dire au dedans,
le regard qui exprime seulement la satisfaction de
sentir autour de soi les cils qu'il écarte de sa rondeur
béate, le regard dévot et confit qu'ont certains hypo-
crites, le regard fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il
avait changé de costume. Celui qu'il portait était
encore plus sombre et sans doute c'est que la véritable
élégance est moins loin de la simplicité que la fausse;
mais il y avait autre chose: d'un peu près on sentait
que si la couleur était presque entièrement absente de
ces vêtements, ce n'était pas parce que celui qui l'en
avait bannie y était indifférent, mais plutôt parce que
pour une raison quelconque il se l'interdisait. Et la
sobriété qu'ils laissaient paraître semblait de celles qui
viennent de l'obéissance à un régime, plutôt que de
manque de gourmandise. Un filet de vèrt sombre
s'harmonisait dans le tissu du pantalon à la rayure
des chaussettes avec un raffinement qui décelait la
vivacité d'un goût maté partout ailleurs et à qui cette
seule concession avait été faite par tolérance, tandis
qu'une tache rouge sur la cravate était imperceptible
comme une liberté qu'on n'ose prendre.
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190 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Comment allez-vous ? Je vous présente mon
neveu, le baron de Guermantes, me dit Mme de Ville-
parisis, pendant que l'inconnu, sans me regarder,
grommelant un vague: « Charmé » qu'il fit suivre de
« Heue, heue, heue » pour donner à son amabilité quel-
que chose de forcé, et repliant le petit doigt, l'index
et le pouce, me tendait le troisième doigt et l'annu-
laire, dépourvus de toute bague, que je serrai sous
son gant de Suède; puis sans avoir levé les yeux sur
moi il se détourna vers Mme de Villeparisis.
Mon Dieu, est-ce que je perds la tête ? dit celle-ci,
voilà que je t'appelle le baron de Guermantes. Je vous
présente le baron de Charlus. Après tout, l'erreur n'est
pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes
tout de même.

Cependant ma grand'mère sortait, nous fîmes route
ensemble. L'oncle de Saint-Loup ne m'honora non
seulement pas d'une parole mais même d'un regard.
S'il dévisageait les inconnus (et pendant cette courte
promenade il lança deux ou trois fois son terrible et
profond regard en coup de sonde sur des gens insigni-
fiants et de la plus modeste extraction qui passaient),
en revanche, il ne regardait à aucun moment, si j'en
jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait
comme un policier en mission secrète mais qui tient
ses amis en dehors de sa surveillance professionnelle.
Les laissant causer ensemble, ma grand'mère, Mme de
Villeparisis et lui, je retins Saint-Loup en arrière:
Dites-moi, ai-je bien entendu ? Madame de
Villeparisis a dit à votre oncle qu'il était un Guer-
mantes.

Mais oui, naturellement, c'est Palamède de
Guermantes.

Mais des mêmes Guermantes qui ont un château
près de Combray et qui prétendent descendre de
Geneviève de Brabant ?

Mais absolument mon oncle, qui est on ne peut
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 191

plus héraldique, vous répondrait que notre cri, notre
cri de guerre, qui devint ensuite Passavant, était
d'abord Combraysis, dit-il en riant pour ne pas avoir
l'air de tirer vanité de cette prérogative du cri qu'a-
vaient seules les maisons quasi souveraines, les grands
chefs de bandes. Il est le frère du possesseur actuel
du château.

Ainsi s'apparentait, et de tout près, aux Guermantes
cette Mme de Villeparisis, restée si longtemps pour
moi la dame qui m'avait donné une boîte de chocolat
tenue par un canard, quand j'étais petit, plus éloi-
gnée alors du côté de Guermantes que si elle avait été
enfermée dans le côté de Méséglise, moins brillante,
moins haut située par moi que l'opticien de Combray,
et qui maintenant subissait brusquement une de ces
hausses fantastiques, parallèles aux dépréciations non
moins imprévues d'autres objets que nous possédons,
lesquelles les unes comme les autres introduisent
dans notre adolescence et dans les parties de notre
vie où persiste un peu de notre adolescence, des chan-
gements aussi nombreux que les métamorphoses
d'Ovide.

Est-ce qu'il n'y a pas dans ce château tous les
bustes des anciens seigneurs de Guermantes ?
Oui, c'est un beau spectacle, dit ironiquement
Saint-Loup. Entre nous je trouve toutes ces choses-là
un peu falotes. Mais il y a à Guermantes, ce qui est
un peu plus intéressant un portrait bien touchant de
ma tante par Carrière. C'est beau comme du Whistler
ou du Vélasquez, ajouta Saint-Loup qui dans son zèle
de néophyte ne gardait pas toujours très exactement
l'échelle des grandeurs. Il y a aussi d'émouvantes
peintures de Gustave Moreau. Ma tante est la nièce
de votre amie Madame de Villeparisis, elle a été élevée
par elle, et a épousé son cousin qui était neveu aussi
de ma tante Villeparisis, le duc de Guermantes actuel.
Et alors qu'est votre oncle ?
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192 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Il porte le titre de baron de Charlus. Réguliè-
rement, quand mon grand-oncle est mort, mon oncle
Palamède aurait dû prendre le titre de prince des
Laumes, qui était celui de son frère avant qu'il devînt
duc de Guermantes, car dans cette famille-là ils chan-
gent de nom comme de chemise. Mais mon oncle a sur
tout cela des idées particulières. Et comme il trouve
qu'on abuse un peu des duchés italiens, grandesses
espagnoles, etc., et bien qu'il eût le choix entre quatre
ou cinq titres de prince, il a gardé celui de baron de
Charlus, par protestation et avec une apparente sim-
plicité où il y a beaucoup d'orgueil. « Aujourd'hui,
dit-il, tout le monde est prince, il faut pourtant bien
avoir quelque chose qui vous distingue; je prendrai
un titre de prince quand je voudrai voyager incognito.»
Il n'y a pas selon lui de titre plus ancien que celui de
baron de Charlus; pour vous prouver qu'il est antérieur
à celui des Montmorency, qui se disaient faussement
les premiers barons de France, alors qu'ils l'étaient
seulement de l'Ile-de-France où était leur fief, mon
oncle vous donnera des explications pendant des heures
et avec plaisir parce que, quoiqu'il soit très fin, très
doué, il trouve cela un sujet de conversation tout à
fait vivant, dit Saint-Loup avec un sourire. Mais
comme je ne suis pas comme lui, vous n'allez pas me
faire parler généalogie, je ne sais rien de plus assom-
mant, de plus périmé, vraiment l'existence est trop
courte.

Je reconnaissais maintenant dans le regard dur qui
m'avait fait retourner tout à l'heure près du casino
celui que j'avais vu fixé sur moi à Tansonville au
moment où Mme Swann avait appelé Gilberte.
Mais parmi les nombreuses maîtresses que vous
me disiez qu'avait eues votre oncle, M. de Charlus,
est-ce qu'il n'y avait pas Madame Swann ?

Oh pas du tout C'est-à-dire qu'il est grand
ami de Swann et l'a toujours beaucoup soutenu. Mais
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 193

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU IV 13

on n'a jamais dit qu'il fût l'amant de sa femme. Vous
causeriez beaucoup d'étonnement dans le monde si
vous aviez l'air de croire cela.

Je n'osais lui répondre qu'on en aurait éprouvé bien
plus à Combray si j'avais eu l'air de ne pas le croire.
Ma grand'mère fut enchantée de M. de Charlus.
Sans doute il attachait une extrême importance à
toutes les questions de naissance et de situation mon-
daine, et ma grand'mère l'avait remarqué mais sans
rien de cette sévérité où entrent d'habitude une secrète
envie et l'irritation de voir un autre se réjouir d'avan-
tages qu'on voudrait et qu'on ne peut posséder. Comme
au contraire ma grand'mère, contente de son sort et
ne regrettant nullement de ne pas vivre dans une
société plus brillante, ne se servait que de son intelli-
gence pour observer les travers de M. de Charlus, elle
parlait de l'oncle de Saint-Loup avec cette bienveil-
lance détachée, souriante, presque sympathique, par
laquelle nous récompensons l'objet de notre observa-
tion désintéressée du plaisir qu'elle nous procure, et
d'autant plus que cette fois l'objet était un personnage
dont elle trouvait que les prétentions sinon légitimes,
du moins pittoresques, le faisaient assez vivement
trancher sur les personnes qu'elle avait généralement
l'occasion de voir. Mais c'était surtout en faveur de
l'intelligence et de la sensibilité, qu'on devinait extrê-
mement vives chez M. de Charlus, au contraire de
tant de gens du monde dont se moquait Saint-Loup,
que ma grand'mère lui avait si aisément pardonné son
préjugé aristocratique. Celui-ci n'avait pourtant pas
été sacrifié par l'oncle, comme par le neveu, à des qua-
lités supérieures. M. de Charlus l'avait plutôt concilié
avec elles. Possédant, comme descendant des ducs de
Nemours et des princes de Lamballe, des archives, des
meubles, des tapisseries, des portraits faits pour ses
aïeux par Raphaël, par Vélasquez, par Boucher, pou-
vant dire justement qu'il visitait un musée et une
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194 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

incomparable bibliothèque rien qu'en parcourant ses
souvenirs de famille, il plaçait au contraire au rang
d'où son neveu l'avait fait déchoir tout l'héritage de
l'aristocratie. Peut-être aussi moins idéologue que
Saint-Loup, se payant moins de mots, plus réaliste
observateur des hommes, ne voulait-il pas négliger un
élément essentiel de prestige à leurs yeux et qui, s'il
donnait à son imagination des jouissances désintéres-
sées, pouvait être souvent pour son activité utilitaire
un adjuvant puissamment efficace. Le débat reste
ouvert entre les hommes de cette sorte et ceux qui
obéissent à l'idéal intérieur qui les pousse à se défaire
de ces avantages pour chercher uniquement à le réa-
liser, semblables en cela aux peintres, aux écrivains
qui renoncent à leur virtuosité, aux peuples artistes
qui se modernisent, aux peuples guerriers prenant
l'initiative du désarmement universel, aux gouverne-
ments absolus qui se font démocratiques et abrogent
de dures lois, bien souvent sans que la réalité récom-
pense leur noble effort; car les uns perdent leur talent,
les autres leur prédominance séculaire; le pacifisme
multiplie quelquefois les guerres et l'indulgence la cri-
minalité. Si les efforts de sincérité et d'émancipation
de Saint-Loup ne pouvaient être trouvés que très
nobles, à en juger par le résultat extérieur, il était
permis de se féliciter qu'ils eussent fait défaut chez
M. de Charlus, lequel avait fait transporter chez lui
une grande partie des admirables boiseries de l'hôtel
Guermantes au lieu de les échanger, comme son neveu,
contre un mobilier modern style, des Lebourg et des
Guillaumin. Il n'en était pas moins vrai que l'idéal
de M. de Charlus était fort factice, et, si cette épithète
peut être rapprochée du mot idéal, tout autant mon-
dain qu'artistique. A quelques femmes de grande
beauté et de rare culture dont les aïeules avaient été
deux siècles plus tôt mêlées à toute la gloire et à toute
l'élégance de l'ancien régime, il trouvait une distinc-
downloadModeText.vue.download 193 sur 206


̃̃̃A V OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 195

tion qui le faisait pouvoir se plaire seulement avec
elles, et sans doute l'admiration qu'il leur avait vouée
était sincère, mais de nombreuses réminiscences d'his-
toire et d'art évoquées par leurs noms y entraient pour
une grande part, comme des souvenirs de l'antiquité
sont une des raisons du plaisir qu'un lettré trouve à
lire une ode d'Horace peut-être inférieure à des
"poèmes de nos jours qui laisseraient ce même lettré
-indifférent. Chacune de ces femmes à côté d'une jolie
^bourgeoise était pour lui ce que sont à une toile con-
temporaine représentant une route ou une noce, ces
tableaux anciens dont on sait l'histoire, depuis le
Pape ou le Roi qui les commandèrent, en passant par
tels personnages auprès de qui leur présence, par don,
achat, prise ou héritage, nous rappelle quelque événe-
'ment, ou tout au moins quelque alliance d'un intérêt
historique, par conséquent des connaissances que nous
avons acquises, leur donne une nouvelle utilité, aug-
mente le sentiment de la richesse des possessions de
notre mémoire ou de notre érudition. M. de Charlus
se félicitait qu'un préjugé analogue au sien, en em-
pêchant ces quelques grandes dames de frayer avec des
femmes d'un sang moins pur, les offrît à son culte
intactes, dans leur noblesse inaltérée, comme telle
façade du XVIIIe siècle soutenue par ses colonnes plates
de marbre rose et à laquelle les temps nouveaux n'ont
rien changé.

M. de Charlus célébrait la véritable noblesse d'esprit
et de cœur de ces femmes, jouant ainsi sur le mot par
une équivoque qui le trompait lui-même et où résidait
le mensonge de cette conception bâtarde, de cet am-
"bigu d'aristocratie, de générosité et d'art, mais aussi
sa séduction, dangereuse pour des êtres comme ma
jjcand'mère à qui le préjugé plus grossier mais plus
'innocent d'un noble qui ne regarde qu'aux quartiers
̃et ne se soucie pas du reste eût semblé trop ridicule,
niais qui était sans défense dès que quelque chose se
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196 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

présentait sous les dehors d'une supériorité spiri-
tuelle, au point qu'elle trouvait les princes enviables
par-dessus tous les hommes parce qu'ils purent avoir
un La Bruyère, un Fénelon comme précepteurs.
Devant le Grand-Hôtel, les trois Guermantes nous
quittèrent; ils allaient déjeuner chez la princesse de
Luxembourg. Au moment où ma grand'mère disait
au revoir à Mme de Villeparisis et Saint-Loup à ma
grand'mère, M. de Charlus, qui jusque-là ne m'avait
pas adressé la parole, fit quelques pas en arrière et
arrivé à côté de moi « Je prendrai le thé ce soir après
dîner dans l'appartement de ma tante Villeparisis, me
dit-il. J'espère que vous me ferez le plaisir de venir
avec Madame votre grand'mère. Et il rejoignit la
marquise.

Quoique ce fût dimanche, il n'y avait pas plus de
fiacres devant l'hôtel qu'au commencement de la sai-
son. La femme du notaire en particulier trouvait que
c'était bien des frais que de louer chaque fois une
voiture pour ne pas aller chez les Cambremer, et elle
se contentait de rester dans sa chambre.

Est-ce que Madame Blandais est souffrante ?
demandait-on au notaire, on ne l'a pas vue aujour-
d'hui.

Elle a un peu mal à la tête, la chaleur, cet orage.
Il lui suffit d'un rien; mais je crois que vous la verrez
ce soir. Je lui ai conseillé de descendre. Cela ne peut
lui faire que du bien.

J'avais pensé qu'en nous invitant ainsi chez sa tante,
que je ne doutais pas qu'il eût prévenue, M. de Char-
lus eût voulu réparer l'impolitesse qu'il m'avait témoi-
gnée pendant la promenade du matin. Mais quand,
arrivé dans le salon de Mme de Villeparisis, je voulus
saluer le neveu de celle-ci, j'eus beau tourner autour
de lui qui, d'une voix aiguë, racontait une histoire
assez malveillante pour un de ses parents, je ne pus
pas attraper son regard; je me décidai à lui dire bon-
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 197

jour, et assez fort, pour l'avertir de ma présence, mais
je compris qu'il l'avait remarquée, car avant même
qu'aucun mot ne fût sorti de mes lèvres, au moment
où je m'inclinais je vis ses deux doigts tendus pour
que je les serrasse, sans qu'il eût tourné les yeux ou
interrompu la conversation. Il m'avait évidemment
vu, sans le laisser paraître, et je m'aperçus alors que
ses yeux, qui n'étaient jamais fixés sur l'interlocuteur,
se promenaient perpétuellement dans toutes les direc-
tions, comme ceux *de certains animaux effrayés, ou
ceux de ces marchands en plein air qui, tandis qu'ils
débitent leur boniment et exhibent leur marchandise
illicite, scrutent, sans pourtant tourner la tête, les dif-
férents points de l'horizon par où pourrait venir la
police. Cependant j'étais un peu étonné de voir que
Mme de Villeparisis, heureuse de nous voir venir, ne
semblait pas s'y être attendue, je le fus plus encore
d'entendre M. de Charlus dire à ma grand 'mère:
« Ah c'est une très bonne idée que vous avez eue de
venir, c'est charmant, n'est-ce pas, ma tante ? » Sans
doute avait-il remarqué la surprise de celle-ci à notre
entrée et pensait-il en homme habitué à donner le ton,
le « la », qu'il lui suffisait pour changer cette surprise
en joie d'indiquer qu'il en éprouvait lui-même, que
c'était bien le sentiment que notre venue devait exci-
ter. En quoi il calculait bien, car Mme de Villeparisis
qui comptait fort son neveu et savait combien il était
difficile de lui plaire, parut soudain avoir trouvé à ma
grand'mère de nouvelles qualités et ne cessa de lui
faire fête. Mais je ne pouvais comprendre que M. de
Charlus eût oublié en quelques heures l'invitation si
brève, mais en apparence si intentionnelle, si prémé-
ditée qu'il m'avait adressée le matin même, et qu'il
appelât « bonne idée » de ma grand'mère, une idée qui
était toute de lui. Avec un scrupule de précision que
je gardai jusqu'à l'âge où je compris que ce n'est pas
en la lui demandant qu'on apprend la vérité sur
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198 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

l'intention qu'un homme a eue et que le risque d'un
malentendu qui passera probablement inaperçu est
moindre que celui d'une naïve insistance: « Mais mon-
sieur, lui dis-je, vous vous rappelez bien, n'est-ce pas,
que c'est vous qui m'avez demandé que nous vinssions
ce soir ? » Aucun son, aucun mouvement ne trahirent
que M. de Charlus eût entendu ma question. Ce que
voyant je la répétai comme les diplomates ou ces
jeunes gens brouillés qui mettent une bonne volonté
inlassable et vaine à obtenir des éclaircissements que
l'adversaire est décidé à ne pas donner. M. de Charlus
ne me répondit pas davantage. Il me sembla voir
flotter sur ses lèvres le sourire de ceux qui de très haut
jugent les caractères et les éducations.

Puisqu'il refusait toute explication, j'essayai d'en
donner une, et je n'arrivai qu'à hésiter entre plusieurs
dont aucune ne pouvait être la bonne. Peut-être ne
se rappelait-il pas ou peut-être c'était moi qui avais
mal compris ce qu'il m'avait dit le matin. Plus pro-
bablement par orgueil ne voulait-il pas paraître avoir
cherché à attirer des gens qu'il dédaignait, et préfé-
rait-il rejeter sur eux l'initiative de leur venue. Mais
alors, s'il nous dédaignait, pourquoi avait-il tenu à ce
que nous vinssions, ou plutôt à ce que ma grand'mère
vînt, car de nous deux ce fut à elle seule qu'il adressa
la parole pendant cette soirée et pas une seule fois à
moi. Causant avec la plus grande animation avec elle
ainsi qu'avec Mme de Villeparisis, caché en quelque
sorte derrière elles, comme il eût été au fond d'une
loge, il se contentait seulement, détournant par mo-
ments le regard investigateur de ses yeux pénétrants,
de l'attacher sur ma figure, avec le même sérieux, le
même air de préoccupation, que si elle eût été un
manuscrit difficile à déchiffrer.

Sans doute s'il n'avait pas eu ces yeux, le visage
de M. de Charlus était semblable à celui de beaucoup
de beaux hommes. Et quand Saint-Loup en me par-
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\-A- L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 199

lant d'autres Guermantes me dit plus tard: «Dame,
ils n'ont pas cet air de race, de grand seigneur jusqu'au
bout des ongles, qu'a mon oncle Palamède », en con-
iirmant que l'air de race et la distinction aristocra-
tiques n'étaient rien de mystérieux et de nouveau,
mais qui consistaient en des éléments que j'avais re-
connus sans difficulté et sans éprouver d'impression
particulière, je devais sentir se dissiper une de mes
illusions. Mais ce visage, auquel une légère couche de
poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de théâtre,
M. de Charlus avait beau en fermer hermétiquement
l'expression, les yeux étaient comme une lézarde,
comme une meurtrière que seule il n'avait pu boucher
et par laquelle, selon le point où on était placé par
;̃' rapport à lui, on se sentait brusquement croisé du
reflet de quelque engin intérieur qui semblait n'avoir
rien de rassurant, même pour celui qui, sans en être
absolument maître, le porterait en soi, à l'état d'équi-
libre instable et toujours sur le point d'éclater; et
l'expression circonspecte et incessamment inquiète de
ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour d'eux,
.jusqu'à un cerne descendu très bas, en résultait pour
,1e visage, si bien composé et arrangé qu'il fût, faisait
penser à quelque incognito, à quelque déguisement
d'un homme puissant en danger, ou seulement
d'un individu dangereux, mais tragique. J'aurais
̃.voulu deviner quel était ce secret que ne portaient
pas en eux les autres hommes et qui m'avait déjà
'rendu si énigmatique le regard de M. de Charlus quand
je l'avais vu le matin près du casino. Mais avec ce
que je savais maintenant de sa parenté, je ne pouvais
plus croire ni que ce fût celui d'un voleur, ni, d'après
;cè que j'entendais de sa conversation, que ce fût celui
^d'un fou. S'il était froid avec moi, alors qu'il était
•tellement aimable avec ma grand'mère, cela ne tenait
peut-être pas à une antipathie personnelle, car d'une
l manière générale, autant il était bienveillant pour les
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200 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

femmes, des défauts de qui il parlait sans se départir,
habituellement, d'une grande indulgence, autant il
avait à l'égard des hommes, et particulièrement des
jeunes gens, une haine d'une violence qui rappelait
celle de certains misogynes pour les femmes. De deux
ou trois « gigolos » qui étaient de la famille ou de l'in-
timité de Saint-Loup et dont celui-ci cita par hasard
le nom, M. de Charlus dit avec une expression presque
féroce qui tranchait sur sa froideur habituelle: « Ce
sont de petites canailles ». Je compris que ce qu'il re-
prochait surtout aux jeunes gens d'aujourd'hui, c'était
d'être trop efféminés. « Ce sont de vraies femmes »,
disait-il avec mépris. Mais quelle vie n'eût pas semblé
efféminée auprès de celle qu'il voulait que menât un
homme et qu'il ne trouvait jamais assez énergique et
virile ? (lui-même dans ses voyages à pied, après des
heures de course, se jetait brûlant dans des rivières
glacées). Il n'admettait même pas qu'un homme por-
tât une seule bague.

Mais ce parti pris de virilité ne l'empêchait pas
d'avoir des qualités de sensibilité des plus fines. A
Mme de Villeparisis -qui le priait de décrire pour ma
grand'mère un château où avait séjourné Mme de
Sévigné, ajoutant qu'elle voyait un peu de littérature
dans ce désespoir d'être séparée de cette ennuyeuse
Mme de Grignan:

Rien au contraire, répondit-il, ne me semble
plus vrai. C'était de reste une époque où ces senti-
ments-là étaient bien compris. L'habitant du Mono-
motapa de La Fontaine, courant chez son ami qui lui
est apparu un peu triste pendant son sommeil, le
pigeon trouvant que le plus grand des maux est l'ab-
sence de l'autre pigeon, vous semblent peut-être, ma
tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant
pas attendre le moment où elle sera seule avec sa fille.
C'est si beau ce qu'elle dit quand elle la quitte: « Cette
séparation me fait une douleur à l'âme que je sens
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 201

comme un mal du corps. » Dans l'absence on est libéral
des heures. On avance dans un temps auquel on aspire.
Ma grand'mère était ravie d'entendre parler de ces
Lettres exactement de la façon qu'elle eût fait. Elle
s'étonnait qu'un homme pût les comprendre si bien.
Elle trouvait à M. de Charlus des délicatesses, une
sensibilité féminines. Nous nous dîmes plus tard, quand
nous fûmes seuls et parlâmes tous les deux de lui,
qu'il avait dû subir l'inHuence profonde d'une femme,
sa mère, ou plus tard sa fille s'il avait des enfants.
Moi je pensai: « Une maîtresse» en me reportant à
l'influence que celle de Saint-Loup me semblait avoir
eue sur lui et qui me permettait de me rendre compte
à quel point les femmes avec lesquelles ils vivent
affinent les hommes.

Une fois près de sa fille elle n'avait probablement
rien à lui dire, répondit Mme de Villeparisis.
Certainement si; fût-ce de ce qu'elle appelait
« choses si légères qu'il n'y a que vous et moi qui les
remarquions ». Et en tout cas, elle était près d'elle.
Et La Bruyère nous dit que c'est tout: « Être près
des gens qu'on aime, leur parler, ne leur parler point,
tout est égal ». Il a raison; c'est le seul bonheur,
ajouta M. de Charlus d'une voix mélancolique; et
ce bonheur-là, hélas, la vie est si mal arrangée qu'on
le goûte bien rarement Mme de Sévigné a été en
somme moins à plaindre que d'autres. Elle a passé une
grande partie de sa vie auprès de celle qu'elle aimait.
Tu oublies que ce n'était pas de l'amour, c'était
de sa fille qu'il s'agissait.

Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on
aime, reprit-il d'un ton compétent, péremptoire et
presque tranchant, c'est d'aimer. Ce que ressentait
Mme de Sévigné pour sa fille peut prétendre beaucoup
plus justement ressembler à la passion que Racine a
dépeinte dans Andromaque ou dans Phèdre, que les
banales relations que le jeune Sévigné avait avec ses
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202 A LA RECHERCHE D U TEMPS PERDU

maîtresses. De même l'amour de tel mystique pour
Dieu. Les démarcations trop étroites que nous tra-
çons autour de l'amour viennent seulement de notre
grande ignorace de la vie.

Tu aimes beaucoup Andromaque et Phèdre?
demanda Saint-Loup à son oncle, sur un ton légère-
ment dédaigneux.

Il y a plus de vérité dans une tragédie de Racine
que dans tous les drames de Monsieur Victor Hugo,
répondit M. de Charlus.

C'est tout de même effrayant, le monde, me dit
Saint-Loup à l'oreille. Préférer Racine à Victor Hugo
c'est quand même quelque chose d'énorme 1 Il était
sincèrement attristé des paroles de son oncle, mais le
plaisir de dire « quand même» et surtout «énorme» le
consolait.

Dans ces réflexions sur la tristesse qu'il y a à vivre
loin de ce qu'on aime (qui devaient amener ma grand'-
mère à me dire que le neveu de Mme de Villeparisis
comprenait autrement bien certaines oeuvres que sa
tante, et surtout avait quelque chose qui le mettait
bien au-dessus de la plupart des gens du club), M. de
Charlus ne laissait pas seulement paraître une finesse
de sentiment que montrent en effet rarement les
hommes; sa voix elle-même, pareille à certaines voix
de contralto en qui on n'a pas assez cultivé le mé-
dium et dont le chant semble le duo alterné d'un
jeune homme et d'une femme, se posait, au moment
où il exprimait ces pensées si délicates, sur des notes
hautes, prenait une douceur imprévue et semblait
contenir des chœurs de fiancées, de sœurs, qui répan-
daient leur tendresse. Mais la nichée de jeunes filles
que M. de Charlus, avec son horreur de tout effémi-
nement, aurait été si navré d'avoir l'air d'abriter ainsi
dans sa voix, ne s'y bornait pas à l'interprétation, à
la modulation des morceaux de sentiment. Souvent,
tandis que causait M. de Charlus, on entendait leur
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 203

rire aigu et frais de pensionnaires ou de coquettes
ajuster leur prochain avec des malices de bonnes
langues et de fines mouches.

Il racontait qu'une demeure qui avait appartenu à
sa famille, où Marie-Antoinette avait couché, dont le
parc était de Lenôtre, appartenait maintenant aux
riches financiers Israël, qui l'avaient achetée. « Israël,
du moins c'est le nom que portent ces gens, qui me
semble un terme générique, ethnique, plutôt qu'un
nom propre. On ne sait pas peut-être que ce genre de
personnes ne portent pas de noms et sont seulement
désignées par la collectivité à laquelle elles appar-
tiennent. Cela ne fait rien Avoir été la demeure des
Guermantes et appartenir aux Israël s'écria-t-il.
Cela fait penser à cette chambre du château de Blois
où le gardien qui le faisait visiter me dit: « C'est ici
que Marie Stuart faisait sa prière; et c'est là mainte-
nant où ce que je mets mes balais. » Naturellement je
ne veux rien savoir de cette, demeure qui s'est désho-
norée, pas plus que de ma cousine Clara de Chimay
qui a quitté son mari. Mais je conserve la photogra-
phie de la première encore intacte, comme celle de la
princesse quand ses grands yeux n'avaient encore de
regards que pour mon cousin. La photographie ac-
quiert un peu de la dignité qui lui manque quand elle
cesse d'être une reproduction du réel et nous montre
des choses qui n'existent plus. Je pourrai vous en
donner une, puisque ce genre d'architecture vous inté-
resse », dit-il à ma grand'mère. A ce moment aperce-
vant que le mouchoir brodé qu'il avait dans sa poche
laissait dépasser des lisérés de couleur, il le rentra
vivement avec la mine effarouchée d'une femme
pudibonde mais point innocente dissimulant des
appas que, par un excès de scrupule, elle juge indé-
cents. Imaginez-vous, reprit-il, que ces gens ont
commencé par détruire le parc de Lenôtre, ce qui est
aussi coupable que de lacérer un tableau de Poussin.
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204 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Pour cela, ces Israël devraient être en prison. Il est
vrai, ajouta-t-il en souriant après un moment de
silence, qu'il y a sans doute tant d'autres choses pour
lesquelles ils devraient y être En tout cas vous vous
imaginez l'effet que produit devant ces architectures
un jardin anglais.

Mais la maison est du même style que le Petit
Trianon, dit Mme de Villeparisis, et Marie-Antoinette
y a bien fait faire un jardin anglais.

Qui dépare tout de même la façade de Gabriel,
répondit M. de Charlus. Évidemment ce serait main-
tenant une sauvagerie que de détruire le Hameau.
Mais quel que soit l'esprit du jour, je doute tout de
même qu'à cet égard une fantaisie de Mme Israël ait
le même prestige que le souvenir de la Reine.
Cependant ma grand'mère m'avait fait signe de
monter me coucher, malgré l'insistance de Saint-Loup
qui, à ma grande honte, avait fait allusion devant
M. de Charlus à la tristesse que j'éprouvais souvent
le soir avant de m'endormir et que son oncle devait
trouver quelque chose de bien peu viril. Je tardai
encore quelques instants, puis m'en allai, et fus bien
étonné quand un peu après, ayant entendu frapper à
la porte de ma chambre et ayant demandé qui était
là, j'entendis la voix de M. de Charlus qui disait d'un
ton sec:

C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur ? Mon-
sieur, reprit-il du même ton une fois qu'il eut refermé
la porte, mon neveu racontait tout à l'heure que vous
étiez un peu ennuyé avant de vous endormir, et d'autre
part que vous admiriez les livres de Bergotte. Comme
j'en ai dans ma malle un que vous ne connaissez pro-
bablement pas, je vous l'apporte pour vous aider à
passer ces moments où vous ne vous sentez pas heu-
reux.

Je remerciai M. de Charlus avec émotion et lui dis
que j'avais au contraire eu peur que ce que Saint-Loup `
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A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS 205

lui avait dit de mon malaise à l'approche de la nuit,
m'eût fait paraître à ses yeux plus stupide encore que
je n'étais.

Mais non, répondit-il avec un accent plus doux.
Vous n'avez peut-être pas de mérite personnel, si peu
d'êtres en ont Mais pour un temps du moins vous
avez la jeunesse et c'est toujours une séduction. D'ail-
leurs, monsieur, la plus grande des sottises; c'est de
trouver ridicules ou blâmables les sentiments qu'on
n'éprouve pas. J'aime la nuit et vous me dites que
vous la redoutez; j'aime sentir les roses et j'ai un ami
à qui leur odeur donne la fièvre. Croyez-vous que je
pense pour cela qu'il vaut moins que moi ? Je m'ef-
force de tout comprendre et je me garde de rien con-
damner. En somme ne vous plaignez pas trop, je ne
dirai pas que ces tristesses ne sont-pas pénibles, je
sais ce qu'on peut souffrir pour des choses que les
autres ne comprendraient pas. Mais du moins vous
avez bien placé votre affection dans votre grand'mère.
Vous la voyez beaucoup. Et puis c'est une tendresse
permise, je veux dire une tendresse payée de retour.
Il y en a tant dont on ne peut pas dire cela 1
Il marchait de long en large dans la chambre, re-
gardant un objet, en soulevant un autre. J'avais l'im-
pression qu'il avait quelque chose à m'annoncer et ne
trouvait pas en quels termes le faire.

J'ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous
le chercher, ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au-
bout d'un moment. « Allez me chercher votre maître
d'hôtel. Il n'y a que lui ici qui soit capable de faire
une commission intelligemment, dit M. de Charlus
avec hauteur. Monsieur Aimé, monsieur ? demanda
le groom. Je ne sais pas son nom, mais si, je me
rappelle que je l'ai entendu appeler Aimé. Allez vite,
je suis pressé. Il va être tout de suite ici, monsieur,
je l'ai justement vu en bas », répondit le groom qui
voulait avoir l'air au courant. Un certain temps se
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206 A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

passa. Le groom revint. « Monsieur, Monsieur Aimé
est couché. Mais je peux faire la commission. Non,
vous n'avez qu'à le faire lever. Monsieur, je ne
peux pas, il ne couche pas là. Alors, laissez-nous
tranquilles. Mais, monsieur, dis-je, le groom parti,
vous êtes trop bon, un seul volume de Bergotte me
suffira. C'est ce qui me semble, après tout. » M. de
Charlus marchait. Quelques minutes se passèrent
ainsi, puis, après quelques instants d'hésitation et se
reprenant à plusieurs fois, il pivota sur lui-même et
de sa voix redevenue cinglante, il me jeta: « Bonsoir,
monsieur » et partit. Après tous les sentiments élevés
que je lui avais entendu exprimer ce soir-là, le lende-
main, qui était jour de son départ, sur la plage, dans
la matinée, au moment où j'allais prendre mon bain,
comme M. de Charlus s'était approché de moi pour
m'avertir que ma grand'mère m'attendait aussitôt que
je serais sorti de l'eau, je fus bien étonné de l'entendre
me dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité
et un rire vulgaires:

Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'mère,
hein ? petite fripouille

Comment, monsieur, je l'adore

Monsieur, me dit-il en s'éloignant d'un pas et
avec un air glacial, vous êtes encore jeune, vous de-
vriez en profiter pour apprendre deux choses: la
première c'est de vous abstenir d'exprimer dés senti-
ments trop naturels pour n'être pas sous-entendus; la
seconde c'est de ne pas partir en guerre pour répondre
aux choses qu'on vous dit avant d'avoir pénétré leur
signification. Si vous aviez pris cette précaution, il y
a un instant, ̃wous vous seriez évité d'avoir l'air de
parler à tort et à travers comme un sourd et d'ajouter
par là un second ridicule à celui d'avoir des ancres
brodées sur votre costume de bain. Je vous ai prêté
un livre de Bergotte dont j'ai besoin. Faites-le-moi
rapporter dans une heure par ce maître d'hôtel au
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A L'OMBRE DES JE UNES FILLES EN FLE URS 207

prénom risible et mal porté, qui, je suppose, n'est
pas couché à cette heure-ci. Vous me faites apercevoir
que je vous ai parlé trop tôt hier soir des séductions
de la jeunesse, je vous aurais rendu meilleur service
en vous signalant son étourderie, ses inconséquences
et son incompréhension. J'espère, monsieur, que cette
petite douche ne vous sera pas moins salutaire que
votre bain. Mais ne restez pas ainsi immobile, vous
pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.

Sans doute eut-il regret de ces paroles, car quelque
temps après je reçus dans une reliure de maroquin
sur le plat de laquelle avait été encastrée une plaque
de cuir incisé qui représentait en demi-relief une
branche de myosotis le livre qu'il m'avait prêté
et que je lui avais fait remettre, non par Aimé qui se
trouvait « de sortie », mais par le liftier.
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ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE TRENTE ET UN AOUT
1946 À GENÈVE (SUISSE)
PAR «ATARI
